- Entre inertie politique, pressions industrielles et alertes sanitaires étouffées, le scandale Nestlé Waters révèle les failles d’un modèle où l’économie prime sur la transparence
- Un rapport sénatorial révèle un système de dissimulation impliquant Nestlé Waters, des hauts fonctionnaires et plusieurs ministères.
C’est un coup dur pour Nestlé Waters, fleuron du géant agroalimentaire suisse et producteur des célèbres eaux Perrier, Hépar et Contrex. Lundi 19 mai, la commission d’enquête sénatoriale sur les pratiques des industriels de l’eau a dévoilé un rapport au vitriol sur la manière dont l’entreprise, avec la complicité silencieuse de plusieurs institutions de l’État, aurait maquillé des contaminations de ses forages pour continuer à vendre de l’eau « minérale naturelle ».
Au cœur du dossier : le site de Vergèze, dans le Gard, d’où sortent chaque année plus d’un milliard de bouteilles de Perrier. La commission, présidée par le sénateur LR Laurent Burgoa et rapportée par le socialiste Alexandre Ouizille, évoque une « fraude organisée » et un « niveau de porosité inédit entre industriels et autorités publiques« .
Des rapports sanitaires modifiés sous pression
Tout débute en 2021. Alertés par des lanceurs d’alerte, les services de l’État prennent connaissance de contaminations microbiologiques sur plusieurs forages exploités par Nestlé. Pourtant, il faudra attendre novembre 2022 pour qu’une première inspection ait lieu. Celle-ci met en évidence des « pollutions, notamment par des bactéries d’origine fécale, sur tous les puits« , selon un compte rendu de l’ARS du Gard.
Un rapport initialement accablant aurait été vidé de sa substance, affirme le rapport du Sénat, « afin de dissimuler la contamination des forages ». Ce caviardage aurait été opéré à la demande de Nestlé, avec la complicité d’un préfet et du directeur de l’Agence régionale de santé d’Occitanie, Didier Jaffre.
« Le fonctionnaire instructeur refuse ce caviardage et retire sa signature, mais le rapport est quand même modifié sous la dictée de Nestlé », affirme Alexandre Ouizille.
« L’industriel est devenu le censeur et même le coauteur d’un rapport d’une autorité régionale de santé », dénonce-t-il.
« L’État a dissimulé au grand public cette fraude »
Les révélations ne s’arrêtent pas à la sphère technique. Des documents internes et échanges de courriels dévoilés par la cellule d’investigation de Radio France montrent que plusieurs cabinets ministériels, mais aussi l’Élysée, étaient informés depuis 2022 des problèmes sanitaires récurrents sur le site de Vergèze.
Un email reçu fin 2024 par Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée, évoque « des sources de plus en plus régulièrement polluées » pour la marque Perrier, ainsi que des « problèmes entre les marques : ceux qui ont une eau pure n’ont pas intérêt à ce que leurs concurrents puissent utiliser des techniques de purification ».
« L’État a dissimulé au grand public cette fraude », a affirmé lundi 19 mai sur France Inter Alexandre Ouizille.
« Il ne s’est pas comporté comme l’édicteur de la norme, garant de l’intérêt général qu’il doit être. Il est rentré dans une discussion avec Nestlé, il a dissimulé au grand public cette fraude. L’Élysée est au courant depuis 2022, le ministère de l’Industrie l’est depuis 2021″, a ajouté le rapporteur de la commission d’enquête
Des traitements illégaux et un impact sanitaire avéré
La commission révèle que Nestlé a eu recours à des procédés de microfiltration, interdits dans le cadre de l’eau minérale naturelle selon la réglementation européenne. Ces traitements, bien qu’illégaux, n’étaient pas toujours efficaces : la préfecture du Gard a relevé en novembre 2022 la présence de coliformes et entérocoques dans les bouteilles conditionnées.
« Ces contaminations sont préoccupantes, d’autant qu’il s’agit de bactéries d’origine fécale », s’inquiète la préfecture, demandant à Nestlé la destruction des lots concernés, « devant l’incertitude quant aux risques sanitaires ».
Une inertie politique persistante malgré les alertes
Malgré des doutes exprimés dès 2021, le cabinet d’Agnès Pannier-Runacher est sollicité pour accompagner le « plan de transformation » de Nestlé. Ce dernier, pourtant jugé peu sincère dès le départ, est soutenu par les autorités en 2023, malgré l’opposition du directeur général de la santé sur la validité des techniques de désinfection.
« J’ai été estomaqué d’apprendre qu’une grande entreprise internationale avait pu tromper ainsi », a déclaré Roland Lescure, ministre de l’Industrie, cité par franceinfo. De son côté, Agnès Firmin Le Bodo, ancienne ministre de la Santé, évoque un « consensus interministériel sur l’absence de risque sanitaire ».
Des milliards d’euros en jeu, un modèle économique menacé
Selon un rapport de la DGCCRF, les pratiques frauduleuses dans les Vosges auraient généré plus de trois milliards d’euros de profits à Nestlé sur plusieurs décennies. Un chiffre qui interroge sur l’impunité dont aurait bénéficié le groupe.
Aujourd’hui, l’enjeu est aussi industriel. Le préfet du Gard a ordonné en mai 2025 le retrait sous deux mois des systèmes de microfiltration, conditionnant la renouvellement de l’autorisation d’exploitation à leur suppression.
« Si l’industriel n’arrive pas à trouver la façon de continuer à produire une « eau minérale naturelle« , alors, il faudra fabriquer une autre eau », a prévenu Laurent Burgoa, président de la commission.
La perspective d’une requalification du produit pourrait fragiliser un site qui emploie plus de 1 000 personnes dans une zone économiquement vulnérable.
Ce scandale Nestlé Waters devient un cas d’école du rapport ambigu entre grandes entreprises et régulateurs publics. Si l’eau est une ressource stratégique, sa gestion soulève désormais de sérieuses interrogations sur l’équilibre entre impératifs économiques, santé publique et rôle de l’État.
