- Les barrages d’agriculteurs se multiplient ce mardi sur plusieurs grands axes routiers pour dénoncer la gestion sanitaire jugée « inacceptable » de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC).
- Alors que la colère enfle dans les campagnes, le gouvernement tente de reprendre la main avec une réunion de crise à Matignon et un infléchissement du protocole de vaccination.
Blocages d’autoroutes, préfectures encerclées, défilés de tracteurs : la protestation des éleveurs contre les abattages systématiques de troupeaux touchés par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) prend de l’ampleur. Tandis que les syndicats dénoncent « zéro proposition » concrète et réclament la fin des euthanasies massives, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard promet d’« entendre » leur détresse et annonce l’extension de la vaccination à « entre 600.000 et 1 million de bovins » dans tout le sud du pays. Une crise où s’entremêlent urgence sanitaire, survie économique des exploitations et tensions politiques.
Des autoroutes bloquées du Sud-Ouest au Sud-Est
Depuis l’aube, des agriculteurs sont mobilisés sur plusieurs autoroutes pour protester contre les abattages systématiques de bovins atteints de DNC. Des axes stratégiques sont coupés à la circulation :
- A64 entre Montréjeau (Haute-Garonne) et Briscous (Pyrénées-Atlantiques)
- A63 au sud de Bordeaux (Gironde)
- A89 au sud de Périgueux (Dordogne)
- A9 au niveau de Nîmes (Gard)
Les barrages filtrants ou les blocages complets, souvent menés avec des tracteurs, viennent rappeler l’ampleur de la colère d’une profession qui se dit à bout face à la perspective de voir ses troupeaux abattus, parfois alors même qu’une alternative vaccinale se profile.
Réunion de crise à Matignon pour tenter d’apaiser la colère
Face à cette mobilisation grandissante, l’exécutif réagit. « Le Premier ministre tiendra ce jour une réunion officielle à 10h30 sur l’agriculture », a annoncé Matignon. Autour de la table, une large partie de l’exécutif est attendue : Annie Genevard (Agriculture), Laurent Nuñez (Intérieur), Gérald Darmanin (Justice), Laurent Panifous (Relations avec le Parlement), Maud Bregeon (porte-parole), Amélie de Montchalin (Comptes publics), Nicolas Forissier (Commerce extérieur) et Benjamin Haddad (Europe).
Les préfets des départements les plus concernés par la DNC ont également été conviés : Ariège, Aude, Gers, Haute-Garonne, Hautes-Pyrénées, Landes, Pyrénées-Atlantiques et Pyrénées-Orientales. L’objectif affiché est de faire le point sur la situation sanitaire, d’évaluer l’efficacité des mesures actuelles et de répondre aux revendications syndicales, notamment sur l’abattage systématique et l’extension de la vaccination.
Annie Genevard élargit la vaccination mais défend son protocole
Critiquée pour sa gestion de la crise, la ministre de l’Agriculture tente de désamorcer la contestation. Annie Genevard affirme « entendre » la colère et la détresse des éleveurs, tout en défendant la stratégie mise en œuvre jusqu’ici contre la DNC.
Lundi 15 décembre, après avoir assisté à la vaccination d’un troupeau de blondes d’Aquitaine en Haute-Garonne, elle a participé à une « réunion de crise » à la préfecture de Toulouse. À l’issue de cette séquence, elle a annoncé un infléchissement du protocole :
« Les agriculteurs m’ont demandé qu’on puisse élargir le territoire de la vaccination et je les ai entendus », a-t-elle expliqué sur BFMTV.
« C’est un premier infléchissement du protocole. Il était attendu par plusieurs organisations syndicales et j’ai souhaité y répondre. C’est la raison pour laquelle nous vaccinerons entre 600.000 et 1 million de bovins dans une zone élargie de vaccination dans tout le sud du pays », a-t-elle ajouté.
Un nouveau cas de DNC a été détecté dimanche dans une petite ferme de l’Aude, où les dix bovins du foyer ont été euthanasiés. Malgré cela, la ministre assure que tous les cas identifiés sont désormais éradiqués et que la situation est « sous contrôle ».
« Zéro proposition » : la base agricole ne décolère pas
Sur le terrain, les annonces gouvernementales sont jugées tardives et insuffisantes par de nombreux agriculteurs. À la pointe de la mobilisation, la Coordination rurale – radicale et parfois ouvertement proche de l’extrême droite – et la Confédération paysanne, classée à gauche, se retrouvent sur un mot d’ordre commun : la fin immédiate des abattages systématiques et une extension générale de la vaccination.
Le slogan « Zéro proposition » fleurit dans certaines manifestations pour dénoncer l’absence, selon eux, de réponses concrètes aux pertes économiques et psychologiques subies par les éleveurs. Pour ces derniers, voir partir au camion l’ensemble d’un troupeau construit sur plusieurs années, voire plusieurs générations, est vécu comme un traumatisme.
Fumier, pneus et tracteurs : les actions se multiplient
Au-delà des autoroutes, de nombreuses actions symboliques et spectaculaires se sont déroulées lundi, montrant la profondeur du malaise agricole.
À Tours, le centre-ville s’est réveillé avec des tas de pneus et de fumier déposés devant la préfecture, mais aussi des bennes de pommes de terre déversées devant l’hôtel de ville. À Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), quelque 70 tracteurs ont défilé dans les rues pour dire « stop au massacre » des bêtes.
Le ministère de l’Intérieur recense 45 actions impliquant au moins 3.000 personnes à travers le pays, contre moins de 30 mobilisations et 1.000 manifestants la veille. La dynamique de la contestation est donc à la hausse, faisant planer la menace d’un durcissement du mouvement si des réponses rapides ne sont pas apportées.
Entre « mur sanitaire » et « consensus scientifique »
Pour tenter d’expliquer et de justifier la stratégie retenue, la ministre de l’Agriculture a appelé lundi soir à construire « un mur sanitaire » contre la DNC, en respectant strictement les interdictions de déplacement des animaux. Selon elle, l’éradication rapide des foyers est à ce stade la meilleure arme pour enrayer la propagation de cette maladie virale, transmise par un insecte piqueur favorisé par la douceur automnale.
Sur le terrain, le président du premier syndicat agricole FNSEA, Arnaud Rousseau, également en déplacement en Haute-Garonne, appelle lui aussi à s’en remettre à l’expertise des scientifiques : il martèle la nécessité de « suivre le consensus scientifique » afin de sortir au plus vite de la crise et de « faire en sorte que le marché ne s’effondre pas ». Pour la FNSEA, l’enjeu est autant économique que sanitaire, avec la crainte de voir la filière bovine fragilisée durablement.
Les professionnels de la viande redoutent une vaccination généralisée
Si les éleveurs réclament pour beaucoup un recours massif à la vaccination, d’autres acteurs de la filière s’inquiètent des conséquences d’une telle orientation. La fédération Culture Viande, qui regroupe les entreprises d’abattage et de découpe, alerte sur les risques commerciaux d’une vaccination généralisée.
Selon elle, la France perdrait alors son statut de pays indemne de DNC, et « il en résulterait une complexification accrue des conditions d’exportation ». Autrement dit, certains marchés pourraient se fermer ou devenir plus difficiles d’accès, au moment même où la filière bovine est déjà confrontée à une forte volatilité des prix et à la concurrence internationale.
Une crise sanitaire qui vire au bras de fer politique
Au fil des jours, la crise de la DNC dépasse le seul cadre sanitaire pour devenir un sujet hautement politique. Des élus ruraux, inquiets de l’impact sur leurs territoires, multiplient les critiques sur la gestion gouvernementale. À l’échelle nationale, les oppositions, du Rassemblement national à La France insoumise, saisissent l’occasion pour dénoncer une politique agricole jugée déconnectée du terrain.
Pris en étau entre la nécessité de contenir une maladie contagieuse, la détresse des éleveurs confrontés aux abattages, et les enjeux économiques et commerciaux d’une éventuelle vaccination généralisée, l’exécutif joue désormais une partie serrée.
