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Baya Mahieddine : “Et tout devient couleur”, une immersion intimiste entre couleur, spiritualité et modernité algérienne

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  • Avec « Et tout devient couleur », la Grande Mosquée de Paris dévoile une partie méconnue du travail de Baya Mahieddine : ses natures mortes, réalisées entre 1946 et 1998.
  • Une exposition sobre et attentive, qui replace l’artiste algérienne dans l’histoire de la modernité tout en révélant la profondeur intérieure de son œuvre.

Dans la salle Émir Abdelkader, où la lumière filtrée souligne les boiseries sculptées, les tableaux de Baya Mahieddine semblent respirer. Accrochées dans l’un des lieux les plus emblématiques de Paris, ces natures mortes — fruits, fleurs, instruments, oiseaux — se déploient comme des présences silencieuses, prêtes à reprendre mouvement. « Chez Baya, rien n’est immobile », rappelle la commissaire de l’exposition, Yasmine Azzi-Kohlhepp. « Ses natures mortes sont, en réalité, des natures vivantes. »

Un dialogue ancien qui se réactive

L’exposition marque le retour d’une histoire presque oubliée. En 1947, lors de la première présentation de l’artiste à la galerie Maeght, Kaddour Ben Ghabrit, fondateur de la Grande Mosquée, avait tenu à rencontrer la jeune Algérienne de seize ans. Un geste symbolique que le parcours ravive aujourd’hui.

« Ce lien ancien donnait tout son sens au projet », explique Yasmine Azzi-Kohlhepp, commissaire de l’exposition, galeriste et éditrice .

Elle évoque une initiative née « d’une rencontre avec le recteur », soutenue immédiatement par la famille de Baya. L’ouverture le 12 décembre, jour de naissance de l’artiste, s’est imposée « comme un hommage naturel, presque évident ».

 

L’idée d’organiser cette exposition est née après une rencontre avec le recteur. Elle a été soutenue immédiatement par la famille Mahieddine.Prise de parole de Salima mahieddine, la belle-fille de l’artiste lors de la soirée de vernissage à la Mosquée de Paris ( CD Echosplus)

Redonner vie au genre

Les œuvres présentées couvrent un demi-siècle de création. Pourtant, aucune ne semble appartenir à un passé figé. La couleur circule, les formes vibrent, et la composition se déploie comme un souffle.

La commissaire insiste : « Chez Baya, l’image se fixe pas en récit; elle s’organise en circulation. Le rythme structure la composition, met les formes en relation et déplace l’attention vers leurs rapports plutôt que vers la simple description. la couleur essentielle, organise l’espace, hiérarchise les plans et impose la logique. » 

Cette lecture invité à regarder autrement les natures mortes de Baya : elles ne se contentent pas pas de reprendre un genre : elles le renouvellent. On y perçoit le mouvement d’un monde intérieur que la peinture met au premier plan.

Yasmine Azzi-Kohlhepp l’assume pleinement et explique avoir voulu éclairer cette dimension souvent méconnue. « J’ai souhaité proposer un regard resserré et inédit sur les natures mortes de Baya, envisagées ici comme de véritables natures vivantes, révélant l’un des langages picturaux les plus singuliers de la modernité algérienne », affirme la galeriste.

Oeuvre de Baya Mahieddine « Et-tout devient couleur » exposée à la Mosquée de Paris_( Crédit photo H_B_Echosplus)

Une artiste libre, affranchie des cadres

Baya Mahieddine, autodidacte, révélée très tôt par Aimé Maeght, a longtemps été décrite à travers des mots qui l’ont trahie : naïve, instinctive, spontanée. Des catégories qui ont occulté la maîtrise, l’intuition picturale et la cohérence profonde de son œuvre.

« Elle a développé un langage qui n’appartient qu’à elle », souligne Yasmine Azzi-Kohlhepp.

Un langage enraciné dans un imaginaire féminin puissant, dans les cultures du Maghreb et de l’Orient, et surtout dans une liberté jamais négociée : « Elle n’a jamais cherché à se conformer aux catégories occidentales. Son œuvre est viscéralement sienne. »

Oeuvres de Baya Mahieddine, exposition « Et tout devient couleur  » à la Mosquée de Paris (crédit photo -H_B_Echosplus)

La couleur comme refuge

Derrière la gaieté apparente des œuvres, une part plus intime se laisse percevoir. Dalila Azzi, qui a rédigé le catalogue de l’exposition, met au coeur de son texte cette parole de Baya, exprimée avec une sincérité désarmante :  » Ma peinture est ce que Dieu m’a donnée pour me sauver« . Elle rappelle combien l’œuvre de l’artiste est indissociable d’un chemin de résistance intime.

« La peinture offrait à Baya à la fois un abri et une liberté infinie. Elle y exprimait une force intérieure et une résilience qui ont nourri son travail ey transcendé ses blessures», souligne la commissaire.

La spiritualité qui irrigue les toiles de Baya n’a rien d’abstrait : elle est incarnée, presque tangible. La couleur, toujours souveraine, apparaît alors comme un acte de résistance intime.

« Beaucoup de visiteurs parlent d’apaisement », note Yasmine Azzi-Kohlhepp. Certains évoquent un sentiment de familiarité, « comme si l’on entrait chez Baya ». Les tableaux, eux, semblent trouver dans ces murs une résonance naturelle.

 

Oeuvres de Baya-Mahieddine « Et tout devient couleur » exposées à la Mosquée-de-Paris (Credit-photo-H_B_Echosplus)

Depuis l’inauguration, cette rencontre singulière entre espace sacré et énergie picturale bouleverse les visiteurs. Les témoignages affluent, empreints d’une émotion inattendue. La commissaire confie que « les réactions sont très touchantes », les visiteurs beaucoup parlent « d’apaisement, de joie, parfois d’une émotion très forte ».

La présence des toiles dans cette architecture chargée d’histoire crée « une expérience presque méditative », un moment suspendu où même ceux qui ne connaissent pas encore Baya se sentent « immédiatement accueillis ».

Dans cette harmonie silencieuse, ajoute-t-elle, « le lieu fait pleinement partie de la scénographie; le lieu accueille les oeuvres dans une intimité loin des codes du white cubeo ». Les murs semblent écouter, la couleur s’accorde au souffle du lieu, et l’ensemble compose une exposition « ouverte à tous ». Ici, la peinture n’est plus seulement regardée : elle est habitée.

L’exposition “Et tout devient couleur” s’accompagne d’un catalogue publié aux Éditions du Crieur Public ( CD H_B_Echosplus)

Prolonger la rencontre

Pour accompagner l’exposition, un catalogue Et tout devient Couleur / Until all is color ,publié aux Éditions du Crieur Public en français et anglais, propose un essai de Dalila Azzi, consacré à cette part longtemps invisibilisée de l’œuvre. Une lecture qui permet de situer Baya dans la modernité algérienne tout en soulignant la profondeur de son geste pictural.

Informations pratiques : 

Artiste : Baya Mahieddine (1931–1998)

Exposition : Et tout devient couleur jusqu’au 12 janvier 2026

Lieu : Grande Mosquée de Paris – Salle d’exposition Émir Abdelkader

 

 

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