- Trois jours de grève, des piquets devant plusieurs sites et une colère qui déborde les frontières.
- Chez Ubisoft, la restructuration annoncée le 21 janvier — pertes attendues, économies et jeux annulés — ravive les tensions autour des conditions de travail.
- Le STJV alerte sur une situation “dangereuse” et dit craindre un scénario “comme chez France Télécom”.
Le ton est monté d’un cran chez Ubisoft. Les salariés du groupe français de jeu vidéo sont appelés à faire grève pendant trois jours, à partir de ce mardi 10 février et jusqu’à jeudi. Des piquets sont prévus à 14 heures au siège parisien d’Ubisoft à Saint-Mandé (Val-de-Marne), ainsi qu’en fin de matinée devant les studios de l’éditeur à Montpellier, Lyon, Annecy et Bordeaux.
Au micro de France Inter, Vincent Cambedouzou, délégué syndical du STJV (Syndicat des travailleurs du jeu vidéo) chez Ubisoft Paris, résume l’état d’esprit : “On a très peur qu’à terme, tout ça finisse comme ça s’est fini chez France Télécom.”
À l’origine de la mobilisation, un plan de restructuration annoncé le 21 janvier, qui prévoit 1 milliard d’euros de pertes, un plan d’économies de 300 millions d’euros et l’annulation de six jeux. Parmi eux, un symbole : le remake très attendu de Prince of Persia – Les Sables du Temps.
Pour les représentants du personnel, ces annonces s’ajoutent à une période déjà marquée par des réductions d’effectifs et des réorganisations.
“On a déjà fermé des studios, licencié des gens un peu partout dans le monde”, rappelle Vincent Cambedouzou.
Autre point de crispation majeur : l’organisation du travail. La direction souhaite mettre fin au télétravail et imposer un retour en présentiel cinq jours par semaine, malgré un compromis trouvé l’année dernière sur le sujet.Dans ce contexte, le syndicat décrit un climat de stress et d’inquiétude. “Avec cette nouvelle annonce, [les salariés] ont l’impression que c’est le retour en enfer”, affirme Vincent Cambedouzou. “Les gens ont été bouleversés, ont été sidérés.”
“Accidents de travail” et alertes “danger grave et imminent”
La santé au travail s’invite désormais au centre du débat. “On a des accidents de travail qui se multiplient en ce moment”, assure le délégué syndical. Et il évoque des procédures enclenchées depuis l’annonce du plan : “Depuis l’annonce [de ce plan de restructuration] on a été contraints, avec les élus [syndicaux], de déclencher plusieurs alertes pour danger grave et imminent.”
Une situation qui, selon lui, réactive le souvenir d’une période sombre dans un autre grand groupe français. Il fait référence à la vague de suicides chez France Télécom entre 2007 et 2010, survenue pendant deux plans de restructuration prévoyant le départ de 22 000 employés et la mobilité de 10 000 autres (sur 120 000 employés).
Le STJV affirme que la tension n’est pas cantonnée aux bureaux parisiens. “Énormément de gens craignent pour leurs conditions d’existence, se demande s’ils vont pouvoir continuer à bosser dans le jeu vidéo”, décrit Vincent Cambedouzou, tout en soulignant qu’“on sent beaucoup de colère”. Selon lui, la mobilisation est alimentée par un ras-le-bol plus large, y compris à l’étranger : “en France ou à l’étranger, en Italie, en Espagne, en Scandinavie, même en Amérique du Nord.”
“Les gens là commencent à vraiment être poussés à bout”, l’annonce actuelle pouvant être “la goutte d’eau de trop” pour “passer à un stade supérieur de colère et de mobilisation”, prévient-il
Ubisoft invoque une “transformation” et promet un “dialogue” avec les équipes
Face à la contestation, Ubisoft met en avant un discours de transformation. Dans un communiqué, la direction assure que la“transformation annoncée par Ubisoft le 21 janvier vise à ouvrir un nouveau chapitre pour le groupe” et se dit “conscients que ces évolutions, notamment en matière d’organisation du travail, suscitent des réactions fortes”.
Le groupe souligne également des “temps d’échange […] organisés à différents niveaux pour permettre aux équipes de mieux comprendre la nouvelle organisation et d’exprimer leurs questions et préoccupations”. Ubisoft affirme être “engagé dans un dialogue ouvert et constructif avec les employés et les représentants du personnel afin d’accompagner cette transformation et de construire un cadre de travail stable et lisible pour tous”.
Le mouvement social chez Ubisoft s’inscrit aussi dans une conjoncture moins favorable pour l’industrie. Sur France Inter, Olivier Mauco, président de l’Observatoire européen des jeux vidéo, parle d’une crise “inédite” depuis un an et demi : “c’est une crise globale sur le marché du jeu vidéo”. “Les concurrents vont mal aussi”, ajoute-t-il.
Aux États-Unis, “à peu près un tiers des personnes” du secteur “ont connu un licenciement” ces deux dernières années, selon lui, en s’appuyant sur un rapport récent.
Il pointe plusieurs causes : un effet “bulle” durant le Covid, avec l’arrivée de nouveaux joueurs et des “surinvestissements”, puis la hausse des taux d’intérêt. “C’est une économie qui se finance par la dette, parce que ce sont des projets qui sont longs” à produire, explique-t-il, évoquant cinq ans de développement en moyenne. “Avec l’augmentation des taux, on se retrouve à avoir un poids de plus en plus lourd dans le remboursement, ce qui fait que les budgets ont changé.”
Pour Olivier Mauco, la situation ne signe pas la fin d’Ubisoft. “La restructuration qui est en cours autour des maisons créatives et les propriétés intellectuelles” doit permettre au groupe de se redresser. Mais il acte un changement d’époque : “Ubisoft et le jeu vidéo qu’on connaissait, avec leurs années fastes, ont disparu. On n’est plus dans une croissance à deux chiffres.”
