- Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau dévoile une stratégie offensive contre l’islamisme politique, fondée sur une réorganisation du renseignement et un parquet administratif dédié.
- Mais ce tournant sécuritaire suscite de vives critiques : chercheurs et élus de gauche dénoncent un rapport jugé alarmiste et flou, redoutant amalgames et dérives.
Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a annoncé, mercredi 21 mai, la mise en place d’une « meilleure organisation » de l’État face à l’islamisme, avec notamment la création d’un chef de file du renseignement et d’un parquet administratif apte à lancer des procédures de dissolution.
« Il faut bien entendu prendre ce problème à bras le corps », a déclaré le ministre lors des questions au gouvernement au Sénat. Ces annonces surviennent alors qu’un Conseil de défense présidé par Emmanuel Macron s’est penché dans la matinée sur un rapport consacré aux Frères musulmans et à l’islamisme politique. Un document jugé « alarmant » par le ministre, qui évoque deux menaces majeures : « les régimes républicains de nos institutions » et « la cohésion nationale ».
Un chef de file pour le renseignement intérieur
Dans une interview au Parisien, Bruno Retailleau détaille sa méthode : « Comme nous l’avons fait pour le terrorisme et pour le narcotrafic, nous mettrons en place un chef de file pour la communauté du renseignement avec la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT) et la DRPP (Direction des renseignements de la préfecture de police de Paris) ».
Cette nouvelle organisation devra permettre à l’État d’agir plus efficacement contre les réseaux islamistes jugés influents dans certains territoires. Retailleau évoque également « une stratégie de sensibilisation du grand public », et affirme qu’« il faudra former les fonctionnaires » ainsi que « les élus locaux ».
Lutter contre les dérives tout en respectant le culte
Sans occulter les tensions que cette ligne politique peut susciter, le ministre a tenu à rassurer : « Attention aux confusions, s’attaquer à l’islamisme, ce n’est pas s’attaquer à l’islam ni aux musulmans. Nos compatriotes de confession musulmane ont le droit d’exercer leur culte dans les conditions compatibles avec la République. »
Bruno Retailleau a par ailleurs indiqué vouloir avancer sur des sujets sensibles tels que les carrés confessionnels dans les cimetières, les actes anti-musulmans, ou encore la présence d’aumôniers musulmans dans les centres pénitentiaires.
Des experts critiques face à un rapport jugé biaisé
Mais ce tournant sécuritaire suscite des interrogations. Franck Frégosi, chercheur au CNRS, auditionné par les auteurs du rapport, déplore une lecture trop orientée. Sur France Inter, il juge que les rapporteurs ont « privilégié une approche qui a une tonalité nettement alarmiste ». Le chercheur pointe une grille de lecture influencée par l’air du temps, « selon lequel nous serions confrontés à une islamisation rampante de la société ».
Le chercheur remarque notamment que le rapport admet l’absence de preuves tangibles sur certains sujets, comme le port du voile par les petites filles. « Les auteurs disent qu’ils n’ont aucun élément vraiment probant pour incriminer notamment la Fédération des Musulmans de France, sous-entendu : ‘on n’a pas d’élément probant, mais néanmoins, un doute persiste‘. », a-t-il expliqué
Des angles morts et une focale jugée politique
Franck Frégosi dénonce également des zones d’ombre importantes, comme l’absence d’analyse sur d’autres mouvances de l’islam ou de mise en cause d’États étrangers.
« On évite de mettre la focale sur la responsabilité passée d’un certain nombre d’États qui aujourd’hui sont nos partenaires, notamment des partenaires économiques. », a -t-il affirmé.
Le chercheur va plus loin en estimant que « la focale sur les Frères musulmans est en fait un prétexte pour pointer du doigt ce qui semble intolérable à certains, c’est-à-dire la visibilité urbaine du fait musulman ». Une posture qui, selon lui, correspond « assez bien à la position qu’a le ministre, et qu’a toujours affichée le ministère de l’Intérieur ».
Une opposition de gauche vent debout
Dans les rangs de la gauche, la réaction est vive. Clémentine Autain, députée de La France Insoumise, s’interroge : « Pourquoi mélanger les Frères musulmans et la question du voile, dans un contexte où la haine des musulmans déferle très fortement et est instrumentalisée ? »
Elle dénonce un discours qui, selon elle, alimente le projet politique de l’extrême droite : « C’est le cœur même du projet de l’extrême droite, un projet de rejet qui va faire exploser plus encore la cohésion sociale. ».
Pour elle, « le contexte est absolument insupportable » et ne fait que renforcer les tensions.
« Plus il y a une crispation, plus on parle de ça du matin au soir, plus nous aurons des femmes et des jeunes filles qui auront envie de porter le voile. », a-t-elle ajouté.
Entre vigilance et amalgame
Si elle reconnaît une réalité préoccupante sur le terrain, Clémentine Autain souligne que ce sont souvent des musulmanes elles-mêmes qui alertent sur certains prêches intégristes.
« Les premiers qui m’ont alertée sur cette forme d’intrusion, ce sont des musulmanes qui s’inquiétaient pour leurs enfants parce qu’il y avait dans une mosquée des prêches salafistes. », précise Clémentine Autain
De son côté, Raphaël Arnaud, également député LFI, dénonce un « complotisme généralisé ». Pour lui, « Chaque personne qui, à un moment donné, est suspectée d’être musulman ou musulmane est forcément affiliée à ce qu’on pourrait appeler de l’islamisme, voire du frérisme aujourd’hui.« .
Enfin, Jean-Luc Mélenchon estime que « l’islamophobie franchit un seuil ». Selon lui, la tenue même d’un Conseil de défense sur le sujet accrédite « les thèses délirantes de Bruno Retailleau et de Marine Le Pen ».
Une ligne gouvernementale de plus en plus clivante
À l’image de la proposition de Gabriel Attal, visant à interdire le port du voile dans l’espace public pour les mineures de moins de 15 ans, la ligne sécuritaire du gouvernement semble de plus en plus proche de celle de l’extrême droite. Clémentine Autain accuse : « Gabriel Attal est dans le concours Lépine des idées d’extrême droite, alors qu’il avait été élu pour faire barrage à l’extrême droite. »
