- L’administration Trump a dévoilé vendredi 5 décembre une nouvelle « stratégie de sécurité nationale » qui redessine les priorités géopolitiques des États-Unis.
- Dans ce document de 33 pages, Washington cible frontalement l’Europe, accusée de se laisser submerger par les « migrations de masse » et menacée d’un « effacement civilisationnel ».
Présentée comme une « stratégie de sécurité nationale », la nouvelle doctrine de Donald Trump multiplie les mises en garde contre un continent européen « menacé d’un effacement civilisationnel » et fustige ses politiques migratoires, sa « censure de la liberté d’expression » et sa « perte des identités nationales ». Un texte explosif jugé « inacceptable et dangereux » par plusieurs responsables européens, tandis que les États-Unis renforcent parallèlement leur médiation sur la guerre en Ukraine, en marginalisant les capitales du Vieux Continent.
Une doctrine nationaliste qui cible frontalement l’Europe
Dans cette nouvelle « stratégie de sécurité nationale », l’administration Trump assume une vision résolument nationaliste. L’Europe y est décrite comme un continent en voie de décomposition, « menacé d’un effacement civilisationnel », fragilisé par des « migrations de masse » et des choix politiques jugés dangereux pour sa survie.
Le document affirme que « si les tendances actuelles se poursuivent, le continent sera méconnaissable d’ici vingt ans, voire moins », reprenant les ressorts de la théorie complotiste d’extrême droite du « grand remplacement ». Il va plus loin en assurant qu’« il est plus que plausible que, d’ici quelques décennies au plus tard, les membres de l’Otan deviennent majoritairement non européens ».
Dans cette optique, la Maison Blanche prône la fin des « migrations de masse » et revendique, dans son voisinage, la « suprématie américaine » en Amérique latine. Le texte s’inscrit dans la continuité des attaques régulières de Donald Trump contre le Vieux Continent depuis son retour à la Maison Blanche en janvier.
Bruxelles accusée de « saper la liberté politique et la souveraineté »
La stratégie de sécurité nationale dresse un réquisitoire particulièrement sévère contre les institutions européennes et leurs États membres. Washington y dénonce pêle-mêle « les décisions européennes qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des tensions, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, la chute des taux de natalité, ainsi que la perte des identités nationales ».
« L’Europe reste européenne, retrouve sa confiance en elle-même sur le plan civilisationnel et abandonne son obsession infructueuse pour l’asphyxie réglementaire », lit-on dans le document. Les instances européennes sont également accusées de « saper la liberté politique et la souveraineté », tandis que sont fustigées « la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi » en Europe.
Cette nouvelle doctrine rappelle un discours prononcé en février à Munich par le vice-président américain J.D. Vance. Ce dernier avait alors consterné les Européens en affirmant que la liberté d’expression « reculait » sur le continent et en épousant largement les vues des partis d’extrême droite européens.
Berlin et le Parlement européen dénoncent un texte « inacceptable et dangereux »
Les réactions européennes ne se sont pas fait attendre. L’Allemagne a réagi promptement par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Johann Wadephul, selon qui Berlin n’a pas besoin de « conseils venant de l’extérieur » sur « la liberté d’expression» ou « l’organisation des sociétés libres ». Un rappel cinglant à l’adresse de Washington, accusé d’ingérence dans les débats internes européens.
Au Parlement européen, la critique est tout aussi vive. L’eurodéputée française Valérie Hayer, présidente du groupe Renew Europe, a jugé le texte « inacceptable et dangereux ». Elle y voit une tentative de légitimer les discours les plus radicaux sur l’immigration et l’identité, au moment où plusieurs forces nationalistes et d’extrême droite progressent dans les urnes.
La tonalité est similaire du côté de Nathalie Loiseau, vice-présidente de la Commission des Affaires étrangères au Parlement européen. Pour elle, cette stratégie américaine confirme l’urgence de bâtir une « véritable autonomie stratégique, et construire une Europe puissante, qui ne se laisse dicter par personne ses choix de société ».
Entre critiques et réalpolitik : les États-Unis restent « le plus grand allié »
Malgré la sévérité du texte, certains responsables européens appellent à ne pas rompre avec Washington. La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a rappelé que les États-Unis restent « le plus grand allié » de l’UE, tout en reconnaissant que certaines critiques émises par Washington étaient « fondées ».
Cette prudence s’explique par l’importance du partenariat transatlantique, notamment en matière de défense et de soutien à l’Ukraine. La Russie, de son côté, a accueilli favorablement cette doctrine qu’elle juge « globalement conforme » à sa vision, voyant dans cette inflexion américaine une possible source de division supplémentaire au sein du camp occidental.
Parallèlement, depuis sa réélection en novembre 2024, Donald Trump a resserré les liens entre son administration, la sphère «Make America Great Again » (« Maga ») et plusieurs extrêmes droites européennes, comme l’a révélé une enquête récente. Si le document stratégique ne cite pas de partis en particulier, il affiche clairement la volonté de voir les politiques trumpistes – notamment en matière d’immigration – inspirer les législations européennes.
L’Ukraine, terrain de tensions entre Washington et les Européens
Sur le front de la guerre en Ukraine, cette nouvelle stratégie s’accompagne d’une intensification des efforts diplomatiques américains, souvent menés sans les Européens. Plusieurs séries de discussions entre délégations américaine et ukrainienne se sont tenues ces deux dernières semaines, alors que l’envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff, s’est rendu à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine.
Depuis la présentation du plan américain fin novembre, dont peu de détails ont filtré, l’Union européenne tente de peser sur ce texte, dont la première version a été perçue comme très favorable aux intérêts russes. Soucieux de rappeler le rôle central de l’UE, Emmanuel Macron a assuré sur X que « les Européens seront nécessairement un pilier important de la solution juste et durable que nous sommes en train de bâtir tous ensemble », à l’adresse de l’administration Trump, après un échange avec le chef de l’État ukrainien.
Paris, Londres et Berlin cherchent à reprendre la main
Pour tenter de reprendre la main face à une médiation américaine jugée trop unilatérale, le président français a annoncé une rencontre à Londres avec Volodymyr Zelensky, le Premier ministre britannique Keir Starmer et le chancelier allemand Friedrich Merz. Ce rendez-vous doit permettre de faire le point sur « les négociations en cours dans le cadre de la médiation américaine» et d’afficher un front européen resserré sur les conditions d’une paix « juste et durable » en Ukraine.
