- Capgemini traverse une zone de fortes turbulences.
- Après l’annonce de jusqu’à 2.400 départs en France, le groupe est visé par des révélations sur un contrat de 4,8 millions de dollars attribué en décembre 2025 à sa filiale américaine Capgemini Government Solutions par l’ICE, la police fédérale de l’immigration.
- Sur LinkedIn, Aiman Ezzat admet que la nature de la mission a “soulevé des interrogations” et annonce un examen, tandis que la CGT et le ministre Roland Lescure réclament des explications “extrêmement” transparentes.
Une semaine après l’annonce de suppressions de postes en France pouvant aller jusqu’à 2.400 départs, Capgemini se retrouve ciblé sur un autre front. Lundi et mardi, plusieurs reportages et articles ont mis en avant des informations publiées par L’Observatoire des multinationales, un média en ligne consacré aux grandes entreprises, et reprises notamment par France Télévisions.
Selon ces éléments, Capgemini, via sa filiale Capgemini Government Solutions (CGS), est présenté comme “un partenaire” historique de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police fédérale américaine chargée de l’immigration.
Un contrat de 4,8 millions de dollars pour des services de “skip tracing”
L’Observatoire des multinationales affirme que le groupe du CAC 40 s’est vu attribuer un nouveau contrat de 4,8 millions de dollars pour “‘des services de recherche (“skip tracing”) à l’échelle nationale’” au bénéfice des opérations de l’ICE — autrement dit, des prestations visant à localiser des personnes précises.
Le média indique aussi que Capgemini mentionnait jusqu’à récemment sur son site travailler avec l’ICE “pour aider à minimiser le temps requis et le coût de la déportation de tous les étrangers illégaux déportables hors des États-Unis”, une page qui aurait depuis été supprimée. Autre point évoqué : le contrat prévoirait des versements additionnels liés au nombre de personnes correctement identifiées par l’ICE.
Créée en 2003 sous George Bush Jr, l’ICE fait l’objet de critiques récurrentes. Les controverses se sont intensifiées depuis le retour à la Maison Blanche de Donald Trump, associé à une politique migratoire décrite comme “très agressive”.
Selon la radio publique américaine NPR, la loi budgétaire du président (“one big beautiful bill”) a fait passer le budget de l’ICE “d’un peu moins de 10 millions de dollars en 2024 à 85 milliards de dollars en 2025”. Plusieurs médias américains ont aussi rapporté des cas de violences et des expulsions touchant des immigrés en situation légale, voire des personnes disposant de la citoyenneté américaine.
La polémique a encore enflé en janvier à Minneapolis, après la mort de deux personnes tuées par des agents de l’ICE. L’agence évoque la légitime défense, mais “des vidéos montrent que ces personnes étaient désarmées”.
La réponse de Capgemini : “des interrogations” et un examen enclenché
Face à la polémique, le directeur général de l’entreprise Aiman Ezzat a réagi sur LinkedIn en rappelant que CGS travaille avec de multiples organismes fédéraux.
“CGS collabore avec de nombreuses entités du gouvernement fédéral américain, notamment la Defense Health Agency, le Department of Veterans Affairs et le Department of Homeland Security (DHS), avec lequel il entretient une relation de longue date depuis plus de 15 ans”, mentionne t-il.
Le dirigeant affirme ensuite avoir découvert la nature du contrat via des informations publiques : “Nous avons récemment pris connaissance, par des sources publiques, de la nature d’un contrat attribué à CGS par l’agence Immigration and Customs Enforcement (ICE) du DHS en décembre 2025.”
Le dirigeant reconnaît surtout un malaise interne sur le périmètre de la mission : “La nature et la portée de ce travail ont soulevé des interrogations au regard de ce que nous faisons habituellement en tant qu’entreprise de services technologiques.”
Aiman Ezzat ajoute qu’un processus d’examen a été lancé au sein de la filiale : “J’ai été informé que le conseil d’administration indépendant de CGS a d’ores et déjà engagé un processus d’examen du contenu et de la portée de ce contrat, ainsi que des procédures de contractualisation de CGS.”
“Réseaux étanches” : Capgemini met en avant le cadre réglementaire américain de sa filiale
Pour justifier la distance opérationnelle entre Capgemini et sa filiale Capgemini Government Solutions (CGS), Aiman Ezzat souligne le poids des règles américaines encadrant ce type d’activités sensibles. Le dirigeant insiste sur une gouvernance conçue pour limiter toute influence étrangère et garantir l’autonomie de la structure.
Il évoque ainsi “de nombreuses restrictions”, notamment le fait que “le conseil d’administration de CGS est contrôlé par des administrateurs indépendants américains habilités” et que la filiale “prend les décisions de manière autonome” tout en disposant de “réseaux étanches”. Dans ce cadre, précise-t-il, le groupe Capgemini est “dans l’impossibilité d’accéder à toute information classifiée, à des contrats classifiés ou à tout élément lié aux opérations techniques de CGS”, et ce “conformément aux réglementations américaines”.
À l’Assemblée nationale, Roland Lescure a toutefois exprimé ses réserves sur cette ligne de défense. Le ministre dit avoir interpellé l’entreprise et juge l’argument insuffisant
“J’engage Capgemini à faire la lumière de manière extrêmement transparente sur les activités qui sont les siennes, sur cette politique et sans doute à questionner la nature de ces activités”, a t-il déclaré
Puis, après les échanges avec le groupe, il insiste : “Je leur ai dit entre nous que cette explication ne suffisait pas et que la moindre des choses, (…) c’est qu’une entreprise qui détient des filiales sache ce qui se passe dans ces entreprises, et c’est ce que Capgemini s’est engagé à faire.”
Sur le volet social et éthique, la CGT Capgemini demande une rupture nette. Le syndicat appelle à : “la fin immédiate et sans réserve de la collaboration de Capgemini avec l’ICE”, selon un tract relayé sur X par la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet.
