- Après l’annulation par la Cour suprême américaine de certains tarifs emblématiques imposés sous Donald Trump, Bruxelles met Washington au pied du mur.
- La Commission européenne réclame le respect des engagements transatlantiques et dénonce une instabilité « intrinsèquement perturbatrice ».
- Au Parlement européen, l’idée d’une suspension de la ratification de l’accord commercial UE–États-Unis monte en puissance.
La Commission européenne hausse le ton. À la suite de la décision de la Cour suprême des États-Unis annulant certains des droits de douane les plus importants mis en place sous l’administration Trump, l’exécutif européen demande à Washington d’« honorer ses engagements » et de fournir une « clarté totale » sur la suite du cadre tarifaire.
Bruxelles estime que la situation actuelle n’est pas propice à des échanges transatlantiques « équitables, équilibrés et mutuellement bénéfiques », conformément à la déclaration conjointe UE–États-Unis d’août 2025.
Le contexte est d’autant plus explosif que Donald Trump a publiquement attaqué la décision de la Cour. Samedi, il a déclaré vouloir des droits de douane mondiaux de 15 %, alors qu’il avait annoncé 10 % la veille. Un changement de cap qui accroît la nervosité des acteurs économiques et politiques en Europe, déjà confrontés à une séquence commerciale jugée instable.
L’accord négocié l’an dernier entre responsables américains et européens encadre pourtant une partie du dispositif : il prévoit une taxe à l’importation de 15 % sur 70 % des produits européens exportés vers les États-Unis. La Commission européenne, compétente en matière commerciale pour les 27 États membres, redoute désormais des décisions erratiques susceptibles de dépasser le plafond convenu.
Dimanche, Bernd Lange, président de la commission du commerce international, a annoncé qu’il proposerait à l’équipe de négociation du Parlement de suspendre le processus de ratification de l’accord.
« C’est un véritable chaos tarifaire de la part de l’administration américaine », a écrit Bernd Lange sur les réseaux sociaux.
« Personne ne peut plus comprendre ce qui se passe – seulement des questions ouvertes et une incertitude croissante pour l’UE et les autres partenaires commerciaux des États-Unis», mentionne -t-il.
Cette déclaration traduit une exaspération grandissante face à l’imprévisibilité des annonces américaines et au risque de voir les garanties négociées perdre leur valeur politique.
Accord UE–États-Unis : Bruxelles exige le respect du cadre négocié
Bruxelles choisit clairement le terrain du respect des engagements et de la crédibilité des accords internationaux. « Un accord est un accord », a martelé la Commission européenne, en rappelant que la relation transatlantique repose sur des règles négociées et validées par les deux parties.
« En tant que premier partenaire commercial des États-Unis, l’Union européenne attend de ces derniers qu’ils respectent les engagements énoncés dans la déclaration commune, tout comme l’Union européenne respecte les siens », souligne-t-elle.
Et d’insister : « Les produits de l’UE doivent continuer à bénéficier du traitement le plus compétitif, sans augmentation des droits de douane au-delà du plafond clair et global convenu précédemment. »
L’exécutif européen insiste également sur l’effet délétère de mesures tarifaires changeantes. « Lorsqu’ils sont appliqués de manière imprévisible, les droits de douane sont intrinsèquement perturbateurs, sapant la confiance et la stabilité sur les marchés mondiaux et créant davantage d’incertitude dans les chaînes d’approvisionnement internationales », ajoute la Commission.
Un enjeu massif : 1 700 milliards d’euros d’échanges en 2024
L’ampleur des échanges transatlantiques donne la mesure du risque. Selon Eurostat, la valeur des échanges de biens et de services entre l’UE et les États-Unis atteignait environ 1 700 milliards d’euros (2 000 milliards de dollars) en 2024, soit une moyenne de 4,6 milliards d’euros par jour.
Dans ce paysage, l’instabilité tarifaire peut rapidement impacter les prix, la compétitivité et les décisions d’investissement, des deux côtés de l’Atlantique.
La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, a mis en garde dimanche contre les effets déstabilisateurs des revirements de la politique commerciale américaine. Selon elle, de nouveaux bouleversements tarifaires pourraient à nouveau freiner l’activité des entreprises et raviver l’incertitude sur les marchés.
Interrogée sur CBS dans l’émission « Face the Nation », elle a averti : « Remettre de l’instabilité va entraîner des perturbations. » Un message clair adressé à Washington, alors que les discussions sur d’éventuels nouveaux droits de douane alimentent les tensions transatlantiques.
Pour la présidente de la BCE, la priorité doit être la prévisibilité. Les acteurs économiques, a-t-elle souligné, « veulent faire des affaires. Ils ne veulent pas se retrouver… devant les tribunaux ». Christine Lagarde a ainsi exprimé l’espoir que toute nouvelle initiative tarifaire soit « suffisamment réfléchie » et juridiquement solide, afin d’éviter « encore une fois, davantage de difficultés » et de garantir que les propositions soient conformes à la Constitution américaine.
Un appel à la stabilité réglementaire qui résonne alors que les entreprises européennes et américaines cherchent à sécuriser leurs investissements et leurs chaînes d’approvisionnement dans un contexte déjà fragilisé par les tensions commerciales.
Côté américain, le discours se veut rassurant — sans fermer la porte à de nouvelles inflexions. Jamieson Greer, principal négociateur commercial de Donald Trump, a affirmé dimanche sur CBS News que les États-Unis entendaient respecter leurs accords et attendaient la réciproque de leurs partenaires.
Il a expliqué s’être entretenu avec son homologue européen durant le week-end et n’avoir entendu personne lui dire que l’accord était devenu caduc. « Les accords n’étaient pas fondés sur la question de savoir si les tarifs douaniers d’urgence allaient augmenter ou diminuer », a déclaré Greer. « Je n’ai encore entendu personne venir me dire que l’accord était annulé. Ils veulent voir comment la situation évolue. »
Les secteurs les plus exposés : pharma, auto, aéronautique, services
La liste des secteurs concernés est stratégique. Les principales exportations européennes vers les États-Unis incluent les produits pharmaceutiques, les voitures, les avions, les produits chimiques, les instruments médicaux, ainsi que les vins et spiritueux. À l’inverse, les exportations américaines vers l’UE reposent notamment sur les services professionnels et scientifiques — comme les systèmes de paiement et les infrastructures en nuage (cloud) — mais aussi sur le pétrole et le gaz, les produits pharmaceutiques, les équipements médicaux, l’aérospatial et l’automobile.
Autant de filières où une hausse de droits de douane, même limitée, peut faire basculer des arbitrages industriels et fragiliser des chaînes d’approvisionnement déjà sous tension.
L’UE dispose d’un outil de riposte : l’instrument anti-coercition
Si l’escalade se confirme, Bruxelles rappelle qu’elle dispose d’un levier : l’instrument de lutte contre la coercition, qui permet de bloquer ou de restreindre échanges et investissements en cas de pression jugée excessive sur un État membre ou des entreprises européennes.
Pour l’heure, l’Union européenne privilégie l’option diplomatique, en exigeant une clarification rapide et la stabilité du cadre convenu. Mais entre la décision de la Cour suprême, les déclarations de Donald Trump et la colère qui monte au Parlement européen, le commerce transatlantique entre dans une zone de turbulences dont l’issue dépendra, en grande partie, de la capacité de Washington à tenir une ligne lisible.
