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Festival Kotouf 2 à Djerba : « L’intelligence, comme l’amour, ça s’arrose, ça s’entretient »

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Au terme de la deuxième édition du festival littéraire Kotouf à Djerba, la cofondatrice Fatma Bouvet de la Maisonneuve salue la place prise par la jeunesse tunisienne. Elle défend une Tunisie réduite au tourisme de masse et ambitionne un rendez-vous international des littératures du Sud.

Faits clés
Édition du festival Kotouf deuxième éditionFestival à Djerba, Tunisie
Anniversaire de l'indépendance tunisienne 70ᵉ anniversaireThème de l'édition : les indépendances
Offre touristique Djerba 300 euros tout comprisUne semaine, vue d'Europe, selon la cofondatrice

   Comment faire grandir un festival littéraire sans perdre la proximité qui fait sa force ? Au terme de la deuxième édition de Kotouf, à Djerba, Fatma Bouvet de la Maisonneuve, cofondatrice du festival, revient sur la place bouleversante prise par la jeunesse, défend une Tunisie trop souvent réduite à ses plages et dessine les contours d’un Sud littéraire qui déborde les frontières.

Au terme de cette deuxième édition de Kotouf, qu’est-ce qui vous touche et vous interroge le plus ?

La première édition avait été si forte que nous nous devions de revenir. Mais cette fois, quelque chose de particulier s’est produit. Beaucoup de personnes nous ont dit : « Il faut garder ce festival à taille humaine. » Ce conseil me touche autant qu’il me questionne.

Comment préserver cette proximité, cette chaleur, ces relations exceptionnelles qui se sont nouées entre les deux éditions, tout en portant l’ambition d’un festival international des littératures du Sud ? Je n’ai pas encore la réponse. C’est un équilibre auquel nous allons devoir travailler.

Cette interrogation est devenue particulièrement vive lorsque nous sommes allés dans les écoles, et lorsque les écoles sont venues vers nous. J’ai eu le sentiment que nous mettions les pieds dans quelque chose de très grand. Faire participer la jeunesse, c’est semer des graines. Cela crée une attente : les jeunes reviennent, ils demandent à poursuivre. Comment répondre à cet élan tout en préservant la dimension humaine du festival ?

Les rencontres avec les élèves ont-elles changé la manière dont vous envisagez le festival ?

La première édition reposait davantage sur un partenariat avec les universités et quelques écoles. Cette deuxième édition s’est tournée plus largement vers les établissements scolaires locaux. Elle y a gagné une jeunesse, une vitalité qui ont touché le comité de direction bien au-delà de ce que nous imaginions. Les invités en ont aussi été profondément marqués. Cela revenait très souvent dans nos échanges.

Aller parler avec les jeunes, ce n’est pas rien. C’est quelque chose de grave, au sens d’important, d’immense. C’est une très grande responsabilité. Ce qui nous a également frappés, c’est que les ateliers, pourtant abordés sous des angles très différents, ont fait émerger des aspirations qui nous semblaient rejoindre celles de la jeunesse du monde entier.

Quelles aspirations ont-ils exprimées ?

La liberté, l’indépendance, l’égalité entre les sexes. La justice sociale est revenue très souvent, tout comme l’amitié, l’importance du lien, la générosité et le souci de se protéger les uns les autres.

Nous avions choisi de travailler sur les indépendances, à l’occasion du 70ᵉ anniversaire de l’indépendance de la Tunisie, mais en ouvrant la réflexion au-delà du seul cadre tunisien.

Et les paroles des jeunes ont fait écho aux interventions des auteurs, sans que nous l’ayons prévu. Dans des réflexions parfois très complexes, ceux-ci ont beaucoup parlé du lien, de l’hospitalité, de la reconnaissance de l’autre. Cette convergence a été un moment majeur pour nous.

Vous aviez choisi les indépendances comme thème, et vous avez beaucoup parlé d’amour. Comment expliquez-vous ce rapprochement ?

Cela dit peut-être quelque chose de notre époque. Dans un monde traversé par les guerres, nous éprouvons le besoin de trouver des espaces où nous nous sentons en sécurité, où nous pouvons nous parler et transmettre.

Oui, nous avons beaucoup parlé d’amour. Mais parler d’amour et parler des indépendances ne s’opposent pas. La place de l’autre, le lien que nous entretenons avec lui, la manière dont nous l’accueillons traversent ces deux questions.

Les sujets abordés cette année étaient graves. J’emploie encore ce mot au sens d’importants : ils touchent à ce qui compte profondément dans nos vies.

Quel moment vous reste de ces échanges avec la jeunesse ?

Nous avons tous eu les larmes aux yeux en entendant les jeunes parler. J’ai assisté à certains ateliers, d’autres membres de l’équipe à d’autres rencontres, et nous nous sommes retrouvés avec la même question : pourquoi ne mettons-nous pas davantage ces intelligences en avant ?

Si nous ne les entretenons pas, que vont-elles devenir ? L’intelligence, comme l’amour, ça s’arrose, ça s’entretient. C’est délicat, cela se respecte.

Ce que nous avons vécu à Kotouf était d’une délicatesse absolue. Il fallait prendre ces enfants dans les bras de la culture, avec douceur et respect. Et il faut continuer à nourrir ce qui s’est exprimé là.

Depuis le départ, vous revendiquez pourtant une grande ambition internationale…

Nous ne nous en sommes jamais cachés. Nous voulons faire de Koutouf un rendez-vous incontournable des littératures du Sud, et même de la littérature en général.

Nous voulons aussi donner à la Tunisie la place qu’elle mérite. C’est un petit pays, souvent oublié, qui possède pourtant une immense histoire civilisationnelle, culturelle, archéologique et littéraire. Cette richesse reste très peu connue.

La Tunisie est surtout associée au tourisme de masse, alors que sa richesse intellectuelle est immense. Les Tunisiens ont le sentiment de se brader, de vendre leur patrimoine et leurs richesses à bas prix. Cela nourrit aussi le sentiment de ne pas être respectés.

Djerba incarne-t-elle, à vos yeux, ce décalage entre la richesse d’un lieu et l’image qu’on en vend ?

Quand je vois, en Europe, des offres pour une semaine à Djerba à 300 euros tout compris, au bord d’une plage de sable blanc et d’une mer turquoise, je me demande ce que les visiteurs découvriront réellement de l’île. Certains ne sortiront jamais de leur hôtel.

Or Djerba regorge de patrimoine. Nous avons essayé de le montrer pendant ces deux éditions. Ce séjour enfermé dans un hôtel, ce n’est pas ce dont nous rêvons pour la Tunisie. On passe dans le pays sans vraiment le rencontrer.

Il arrive même que des personnes viennent en Tunisie sans savoir qu’elles y sont. Un jour, un de mes patients m’a dit : « Docteur, vous savez, j’ai passé une très bonne semaine à Djerba, au Maroc. » La méconnaissance peut aller jusque-là. Cette confusion me rend profondément triste.

Que peut faire un festival littéraire face à cette méconnaissance ?

Kotouf a pour objectif de mettre en avant les richesses culturelles au sens le plus large du terme. Le patrimoine, bien sûr, mais aussi la richesse intellectuelle, jusqu’à cette intelligence que nous avons vue à l’œuvre chez les jeunes.

Ce qui s’est passé dans les ateliers en fait pleinement partie. La culture est aussi là, dans leur manière de réfléchir, de prendre la parole, de formuler ce qui compte pour eux. Cette intelligence mérite d’être reconnue, respectée et entretenue.

Vous parlez des « littératures du Sud ». Où commence ce Sud, et où s’arrête-t-il ?

Pour nous, le Sud global relève d’abord d’une définition intellectuelle. On peut être canadien et penser le Sud global. Ce qui nous intéresse, c’est la manière dont on réfléchit le Sud, dont on l’envisage.

Nous souhaitons élargir encore cette réflexion : de l’Afrique au Moyen-Orient, d’Haïti à la Corée, de l’Amérique latine à l’Irlande. La Chine et, tout particulièrement, le Brésil font aussi partie de nos envies pour les prochaines éditions.

Nous aimerions accueillir des voix du Moyen-Orient, d’Amérique latine, d’Afrique subsaharienne, du Maghreb, mais aussi, pourquoi pas, du Canada ou des États-Unis. Nous voudrions rassembler tous les continents autour de cette interrogation : comment écrit-on lorsque l’on vient du Sud ?

Le Sud serait donc aussi une sensibilité, une manière d’habiter la langue ?

Personnellement, je crois que l’on écrit différemment lorsque l’on a grandi au soleil. La correspondance entre Albert Cossery et Albert Camus évoque d’ailleurs ce sujet. Nous aimerions rassembler tous les continents et explorer cette question : comment écrit-on lorsque l’on vient du Sud ?

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le festival Kotouf à Djerba ?

Un festival littéraire organisé à Djerba, en Tunisie, qui ambitionne de devenir un rendez-vous international des littératures du Sud. Sa deuxième édition s'est tournée vers les établissements scolaires locaux.

Quel était le thème de l'édition 2 de Kotouf ?

Les indépendances, à l'occasion du 70ᵉ anniversaire de l'indépendance de la Tunisie, en ouvrant la réflexion au-delà du seul cadre tunisien.

Que recouvrent les « littératures du Sud » selon le festival ?

Pour les organisateurs, le Sud global relève d'abord d'une définition intellectuelle : une manière de réfléchir et d'habiter la langue, de l'Afrique au Moyen-Orient, d'Haïti à la Corée.

Quelles aspirations ont exprimé les jeunes à Kotouf ?

La liberté, l'indépendance, l'égalité entre les sexes, la justice sociale, l'amitié, l'importance du lien, la générosité et le souci de se protéger les uns les autres.

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