- Stress chronique, anxiété, isolement, perte d’estime de soi : les discriminations raciales au travail ont des effets durables sur la santé mentale et physique.
- Réunie samedi 25 avril à la Bourse du Travail, une journée de débats organisée par l’Institut d’études et d’actions citoyennes (IEAC) a donné la parole à des victimes, soignant·es, syndicalistes, juristes et inspecteurs du travail pour documenter un phénomène encore largement sous-estimé.
Une journée pour rendre visibles les effets du racisme au travail. Intitulée « Discriminations raciales au travail : une urgence de santé publique », cette journée de réflexion s’est tenue samedi 25 avril à la Bourse du Travail. Organisée par l’ IEAC, en collaboration avec les associations Coudes à coudes et Libre pensée, elle avait pour objectif de faire reconnaître les discriminations raciales au travail non seulement comme des pratiques illégales, mais aussi comme des violences aux conséquences profondes sur la santé.
Au fil des tables rondes, les échanges ont réuni victimes, syndicalistes, avocat·es, professionnel·les de santé et inspecteurs du travail autour d’un même constat : les discriminations raciales abîment durablement les travailleuses et travailleurs, tout en restant encore insuffisamment prises en compte par les institutions.
« Un véritable angle mort »
En ouverture de la journée, Mornia Labssi, inspectrice du travail et militante syndicale, a inscrit les échanges dans une réflexion plus large sur les violences systémiques. « Je travaille énormément sur la question des violences policières, des discriminations raciales systémiques au sein des organisations du travail, mais également institutionnelles, l’islamophobie », a-t-elle rappelé.
Elle a ensuite souligné le décalage entre la reconnaissance académique du phénomène et sa prise en charge institutionnelle. Si ces discriminations sont aujourd’hui bien documentées, elles restent, selon elle, insuffisamment traitées. « Les discriminations raciales au travail elles sont massives (…) elles produisent des effets profonds sur la santé », a-t-elle affirmé, regrettant qu’elles soient encore « maltraitées institutionnellement ou simplement pas du tout traitées ». Une situation qu’elle qualifie de « véritable angle mort ».
Les données de la CNCDH confirment ce décalage. Selon son dernier rapport, 1,2 million de personnes ont déclaré avoir subi au moins une atteinte à caractère raciste en 2022. Pourtant, en 2023, les parquets n’ont traité que 8 282 affaires et prononcé 1 594condamnations, avec un taux élevé de classement sans suite.
Isolement, autocensure et épuisement
Une première table ronde a donné la parole à des personnes confrontées aux discriminations raciales dans leur secteur professionnel. Deux questions ont guidé les échanges : quel impact psychique ces discriminations produisent-elles ? Et comment transforment-elles la manière de travailler ?
Manel Ben Boubaker, professeure d’histoire-géographie en Seine-Saint-Denis et membre de la commission antiraciste Sud Éducation à Aulnay-sous-Bois, a décrit l’isolement vécu par certains personnels issus de l’immigration. « L’une des difficultés pour nous en tant que professeur issu de l’immigration, c’est la solitude dans notre espace professionnel », a-t-elle expliqué.
Cette solitude, décrit-elle, peut entraîner une forme d’éloignement progressif des espaces professionnels centraux. « Cette solitude, elle va souvent soit provoquer notre éloignement des espaces de décision, des espaces d’élaboration, des débats et nous au silence », explique-t-elle, évoquant un retrait contraint de la vie collective au travail.
L’épuisement, selon elle, s’inscrit aussi dans un déséquilibre plus large entre la nature structurelle des discriminations et les réponses individuelles apportées. « La source d’épuisement vient du fait que ces personnels (…) essaient de régler un problème structurel avec des moyens individuels », souligne-t-elle, en particulier lorsque ces professionnel·les sont en minorité dans leur environnement de travail.
Elle insiste également sur les répercussions élargies de ces situations : « Le trauma est double car il affecte l’enseignant, mais aussi les élèves qui sont sous sa responsabilité », rappelant que ces dynamiques dépassent le cadre strictement individuel.
Enfin, elle met en cause une absence de reconnaissance institutionnelle, estimant que « pour les victimes de racisme systémique(…) on est vraiment face à un déni de l’institution ».
Des stratégies de protection au quotidien
Dans un autre secteur, Nour, cadre logistique dans l’aéronautique, a décrit les répercussions concrètes des discriminations sur son quotidien professionnel. Elle évoque une vigilance constante et des formes d’autocensure : « Les impacts psychiques ont été de m’auto-censurer, de marcher sur des œufs (…) de me surprotéger », explique-t-elle.
Cette « surprotection » se traduit, selon elle, par des pratiques devenues routinières : accumulation de preuves écrites, nécessité de « se couvrir avec plus de mails », ou encore recherche d’appuis auprès de collègues perçus comme bienveillants. Des stratégies d’adaptation qui, dit-elle, s’inscrivent dans un environnement de travail vécu comme incertain et potentiellement hostile.
Santé mentale et santé physique : une même réalité
Une autre table ronde, consacrée aux regards croisés entre santé mentale et discriminations, a permis d’aborder les effets cliniques du racisme. Psychiatres, psychologues du travail et thérapeutes ont évoqué des symptômes récurrents : baisse de l’estime de soi, anxiété, troubles du sommeil, isolement, perte de repères ou encore manifestations physiques.
Les intervenantes ont insisté sur la difficulté, pour les personnes concernées, à nommer ce qu’elles vivent. Certaines « savent qu’elles ont mal, mais elles ne mettent souvent pas les mots dessus ».
Capucine Légalle, thérapeute spécialisée dans les traumas raciaux et coloniaux et cofondatrice de La Casaa, a plaidé pour une approche globale de la santé. Selon elle, la distinction entre santé mentale et santé physique ne tient pas face aux réalités cliniques : « Il faut arrêter de différencier santé mentale et santé tout court. Parce qu’évidemment tout ce qui touche notre psychisme touche aussi nos corps. »
Elle décrit des manifestations concrètes et observables, allant de « l’anxiété » aux « troubles du sommeil », en passant par des « symptômes physiques », notamment des phénomènes inflammatoires.
La question du burn-out a également été abordée sous l’angle des discriminations. Les intervenantes ont distingué un épuisement lié aux conditions de travail d’un burn-out associé aux violences raciales : « Le burn-out classique (…) va être lié à la charge de travail. Et le burn-out lié aux violences raciales (…) va être vraiment lié à l’identité de la personne. »
Pour Capucine Légalle, cette distinction s’inscrit dans une lecture plus large des inégalités sociales : « Les personnes racisées cumulent (…) l’exploitation parce qu’on est des travailleurs et l’exploitation parce qu’on est des personnes racisées avec l’histoire coloniale qui en découle. »
Des situations parfois sévères
La psychiatre et présidente de IEAC Fatma Bouvet de la Maisonneuve a, de son côté, insisté sur la gravité des situations rencontrées en consultation. « Je vois des situations extrêmement sévères, qui nécessitent parfois une hospitalisation, je vois des personnes qui sont suicidaires ou qui ont commis des actes suicidaires », a-t-elle rapporté.
La psychiatre évoque également des états dépressifs caractérisés, des troubles anxieux et des consommations de produits pour « oublier », « tenir la route » ou encore « dormir ». Selon elle, les effets du racisme ne peuvent pas être considérés comme de simples atteintes au bien-être.
« Le prisme du racisme dans la santé n’est absolument pas considéré », a-t-elle regretté, appelant les responsables politiques, syndicaux et les services de l’inspection du travail à se saisir du sujet.
Vers une reconnaissance juridique du traumatisme raciste
Au-delà du constat sanitaire, l’IEAC défend une meilleure reconnaissance juridique du préjudice subi. Une proposition de résolution, déposée le 26 février 2026 à l’Assemblée nationale, appelle à reconnaître le traumatisme psychique lié au vécu raciste, au même titre que dans d’autres contextes de violences, comme les violences conjugales, les attentats ou le harcèlement moral.
Pour Fatma Bouvet de la Maisonneuve, l’enjeu est clair : « Le traumatisme lié au vécu raciste est un angle mort en France. Il est temps d’en parler et de rendre le sujet public. » La présidente de l’IEAC rappelle également que « le racisme n’est pas une opinion », mais « un délit », et que les victimes disposent de droits qui doivent être mieux appliqués.
Faire reconnaître, prévenir et réparer
Au terme de cette journée, les échanges ont mis en évidence une réalité commune : les discriminations raciales au travail ne se limitent pas à des incidents isolés. Elles peuvent produire des effets durables sur la santé mentale, modifier les comportements professionnels, renforcer l’isolement et conduire à des formes d’épuisement profond.
En réunissant témoignages, analyses médicales, syndicales et juridiques, cette journée a contribué à documenter un phénomène encore insuffisamment reconnu. Pour les organisateurs comme pour les intervenantes, l’enjeu est désormais de faire entrer ces réalités dans les politiques de prévention, de santé au travail et de réparation
