- Revers majeur pour le gouvernement : l’examen du budget de l’État pour 2026 est interrompu en première lecture à l’Assemblée nationale.
- La copie initiale du projet de loi de finances est désormais entre les mains du Sénat, avant un retour attendu devant les députés en décembre.
Dans un hémicycle profondément divisé, la première partie du budget 2026 a été rejetée après plus de 125 heures de débats, qualifiés de « plus long débat budgétaire que la Vème République ait pour le moment connu ». Le texte, dénoncé par une partie de l’opposition comme un budget « Frankenstein » et jugé « inapplicable en l’état » par certains de ses propres rapporteurs, repart au Sénat dans sa version initiale, tandis que le ministre de l’Économie Roland Lescure fustige une « stratégie destructrice » des extrêmes mais veut encore croire à un compromis.
Un rejet massif qui interrompt l’examen du budget
La partie “recettes” du projet de loi de finances pour 2026 a été rejetée dans la nuit du vendredi 20 au samedi 21 novembre, par 404 voix contre, 1 pour et 84 abstentions. Un camouflet politique qui met en lumière la fragmentation de l’Assemblée nationale et complique la route vers l’adoption d’un budget pourtant crucial pour la stabilité économique du pays.
La ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, a rappelé l’ampleur des travaux menés en amont : plus de 125 heures de débat, soit « le plus long débat budgétaire que la Vème République ait pour le moment connu ». Un effort inédit, qui n’a pourtant pas permis de dégager une majorité.
Lors du scrutin, un seul député, Harold Huwart (LIOT), a voté en faveur de la partie “recettes”. Tous les groupes avaient, quelques instants plus tôt, annoncé leur intention soit de s’y opposer, soit de s’abstenir.
Majorité éclatée et oppositions unies contre le texte
Le rejet de la partie recettes révèle les lignes de fracture qui traversent aussi bien la majorité que l’opposition. Du côté de l’ex-socle présidentiel, Ensemble pour la République et Les Démocrates se sont majoritairement abstenus, tandis que Horizons et Droite républicaine ont, eux, choisi de voter contre.
« Nous ne pouvons approuver un texte devenu irresponsable », a expliqué Félicie Gérard (Horizons), marquant une prise de distance nette avec le gouvernement. De son côté, Paul Midy (Ensemble pour la République) a fustigé pour sa part les compromis adoptés dans l’hémicycle : il a dénoncé les « horreurs économiques votées main dans la main par le RN et LFI ».
Même le rapporteur général du budget, Philippe Juvin (Droite républicaine), a exprimé de fortes réserves : « Le budget est inapplicable en l’état », a-t-il affirmé, se disant particulièrement inquiet des taxes supplémentaires pesant sur les entreprises.
Face à cette fragmentation, Marc Fesneau (Les Démocrates) a plaidé pour la recherche d’un compromis : « Ce n’est le texte de personne en totalité, mais chacun doit prendre une part. Sinon comment aboutir à un compromis », a-t-il interrogé, se projetant déjà vers la suite du parcours parlementaire.
Un budget dénoncé comme “Frankenstein” par la gauche
Les groupes de gauche ont unanimement rejeté cette première partie du budget. Eric Coquerel (La France insoumise), président de la commission des finances, a parlé d’un budget « Frankenstein », reflétant selon lui un texte hétéroclite et incohérent.
Pour Boris Vallaud (Socialistes), « le compte n’y est pas ». Il a assumé le choix de son groupe d’avoir préféré le débat à une motion de censure, agissant « dans l’intérêt des Français ».
Quant à Tristan Lahais (Ecologiste et social), il a adopté une critique plus institutionnelle. « Nous n’avons pas aujourd’hui les institutions qui permettent à l’Assemblée nationale de faire un budget », a-t-il regretté, mettant en cause le cadre dans lequel s’élaborent les lois de finances.
Le RN appelle à la dissolution, la droite radicale vote aussi contre
À l’extrême droite de l’hémicycle, les groupes Rassemblement national et Union des droites pour la République ont également voté contre la partie “recettes” du PLF.
Jean-Philippe Tanguy (RN) a attaqué frontalement le gouvernement, estimant qu’il n’assumait pas son propre texte. « Personne ne votera ce budget tant vous en avez honte », a-t-il lancé, renouvelant son appel à une dissolution de l’Assemblée nationale.
Ce vote commun de la gauche, du RN, d’une partie de la droite et de composantes de l’ancienne majorité illustre un rejet transversal du compromis budgétaire proposé par l’exécutif.
Roland Lescure dénonce une « stratégie destructrice » des extrêmes
Dans ce contexte de blocage, le ministre de l’Économie et des Finances, Roland Lescure, a réagi en prenant acte du revers subi à l’Assemblée, tout en pointant la responsabilité des forces qu’il qualifie d’extrêmes.
« Avec le Gouvernement, je prends acte du rejet par l’Assemblée nationale de la partie relative aux recettes du projet de loi de finances lors de sa première lecture à l’Assemblée nationale », a-t-il déclaré.
Il a ensuite accusé l’extrême droite et l’extrême gauche d’avoir mis en péril les compromis construits au fil des discussions :
« L’extrême-droite et l’extrême-gauche ont voté ensemble des mesures inopérantes, au détriment des compromis concrets élaborés et votés jours après jours dans l’hémicycle ».
Selon lui, cette convergence de votes traduit une « stratégie destructrice », opposée aux attentes des Français, à leur « volonté d’apaisement » et à la recherche de la « nécessaire stabilité pour nos entreprises ». Il estime enfin que cette posture compromet le « redressement indispensable des finances publiques », pourtant jugé crucial pour la crédibilité budgétaire du pays.
Malgré tout, Roland Lescure refuse d’entériner un échec définitif du processus budgétaire et met en avant les marges de manœuvre encore possibles dans la navette parlementaire.
Cap sur le Sénat avant un retour à l’Assemblée en décembre
Le rejet de la partie recettes a une conséquence directe : le projet de loi de finances va désormais être transmis au Sénat dans sa version initiale. Aucun des amendements adoptés par l’Assemblée nationale ne sera, à ce stade, intégré au texte.
Les sénateurs examineront le projet dans l’hémicycle du Palais du Luxembourg à partir du mercredi 26 novembre, avant que le texte ne revienne devant les députés courant décembre.
Ce calendrier laisse encore la place à d’éventuels ajustements, mais sous forte contrainte politique. La France doit disposer d’un budget pour 2026 afin de garantir la stabilité et la visibilité indispensables aux entreprises comme aux ménages.
Un compromis encore possible ?
Pour le ministre de l’Économie et des Finances, il n’est pas question de baisser les bras malgré ce revers parlementaire. Roland Lescure affirme sa confiance dans la capacité des groupes politiques à surmonter les blocages et à faire émerger un accord.
Rappelant que le processus législatif est loin d’être achevé, il souligne que « nous n’en sommes qu’à la moitié du parcours parlementaire » et se dit toujours « convaincu qu’un compromis peut se construire ». Le ministre s’appuie notamment sur « l’adoption de la partie recettes du PLFSS par l’Assemblée nationale » pour illustrer, selon lui, la possibilité de trouver des terrains d’entente.
Il se dit enfin « persuadé que la majorité des groupes parlementaires saura trouver les points de rencontres nécessaires » afin de permettre à la France de se doter d’un budget et d’aborder 2026 avec « stabilité et visibilité pour nos entreprises et nos concitoyens », concluant avec détermination : « Le travail continue. »
Reste à savoir si, après ce premier échec, les différents blocs politiques accepteront de “prendre leur part”, comme y appelle Marc Fesneau, pour éviter que le budget 2026 ne devienne le symbole durable de l’impuissance parlementaire à “faire un budget” dans un paysage politique éclaté.
