- Deux jours après l’annonce, la polémique enfle déjà : l’accord-cadre entre La Poste (Colissimo) et Temu, plateforme chinoise d’e-commerce, fracture le secteur.
- Les fédérations de commerces alertent sur un risque de concurrence déloyale et appellent l’État à des mesures rapides.
Signé mercredi 15 octobre, le protocole d’accord ouvre à Temu l’accès aux services de La Poste pour la livraison, l’entreposage et la préparation de commandes. Un signal jugé « désastreux » par les organisations professionnelles, alors que Temu est mis en cause par la Commission européenne au titre du DSA et que l’exécutif envisage une taxe de 2 € sur les petits colis.
Ce que prévoit l’accord La Poste–Temu
Dans un communiqué, La Poste précise que le protocole « acte la possibilité pour Temu d’avoir recours, comme tout autre client, à une palette de services de La Poste : livraison de colis, d’entreposage ou de préparation de commandes ». Pour l’opérateur public (détenu à 66 % par la Caisse des dépôts et consignations (CDC) et 34 % par l’État), l’enjeu est clair : accompagner des flux en forte croissance, au moment où les volumes courrier déclinent et où les géants de l’e-commerce, Temu, Shein, Alibaba et Amazon, pèsent lourd dans les colis Colissimo — jusqu’à 20 % des volumes selon le groupe.
La Poste met aussi en avant sa capillarité territoriale, des grandes villes aux zones les plus reculées, et un dernier kilomètre décarboné grâce à des flottes électriques.
« Ce partenariat facilite l’accès de Temu au marché français, au détriment des enseignes implantées sur le territoire et des règles fondamentales de concurrence loyale »,Alliance du Commerce & Procos
La riposte des fédérations : « cheval de Troie » et appel à l’action
L’Alliance du Commerce et la fédération Procos dénoncent un partenariat qui « facilite l’accès » de Temu « au marché français, au détriment des enseignes implantées sur le territoire et des règles fondamentales de concurrence loyale ». Les deux organisations parlent d’« incompréhension » et d’« inquiétude », pointant des avantages postaux et exemptions douanières dont bénéficieraient les plateformes extra-UE.
Selon eux, ce partenariat envoie un signal désastreux aux acteurs du commerce implantés en France. La Poste — entreprise publique — choisit de faciliter l’implantation d’une plateforme condamnée pour non-respect des règles et mise en danger des consommateurs.
« Le Gouvernement doit prendre ses responsabilités, cesser les incohérences et garantir enfin une concurrence loyale entre tous les acteurs et la sécurité des consommateurs », déclarent Yohann Petiot, directeur général de l’Alliance du Commerce, et Antoine Peters, délégué général de Procos.
DSA, sécurité des produits et fiscalité : un faisceau de tensions
Au 28 juillet 2025, Temu a été mis en cause par la Commission européenne pour non-respect des obligations du Digital Services Act (DSA), notamment en matière de transparence, de gestion des risques et de sécurité des consommateurs. Les fédérations affirment que la plateforme « expose les consommateurs à des risques avérés » sur certains jouets et petits appareils électroniques.
Sur le terrain fiscal, le gouvernement prépare une taxe de 2 € par petit colis en provenance de plateformes extra-UE. Les professionnels jugent la mesure insuffisante, la comparant à des dispositifs plus élevés à l’étranger, et s’interrogent sur la cohérence d’un renforcement logistique public au moment où l’exécutif promet de resserrer les contrôles.
Quels effets pour le commerce et les territoires ?
Les enseignes redoutent une accélération de la concurrence sur les prix et les délais, susceptible d’accentuer la vacance commerciale (déjà 11 % en moyenne, 17 % dans les galeries) et de fragiliser des réseaux qui investissent et emploient localement. Elles estiment que l’accord renforce un déséquilibre réglementaire où les acteurs français et européens supportent taxes et contrôles dont s’affranchiraient partiellement certains flux de micro-colis.
Ce que demandent l’Alliance du Commerce et Procos
Les fédérations appellent le nouveau gouvernement à agir « en urgence », en France et au niveau européen, pour :
- Instaurer des droits de douane sur les colis de moins de 150 €
- Mettre en place de véritables frais de gestion sur les petits colis au niveau de l’UE
- Dénoncer la convention postale universelle qui offrirait des tarifs préférentiels aux vendeurs chinois ;
- Renforcer les contrôles et les sanctions à l’égard des plateformes ne respectant pas les règles.
La Poste contre-attaque : service universel et transition verte
Côté opérateur, l’argumentaire reste constant : La Poste rappelle sa mission de service universel, la neutralité de ses offres « comme pour tout autre client », et la nécessité d’absorber des flux essentiels à l’équilibre économique de son réseau. L’entreprise met en avant la décarbonation du dernier kilomètre et les retombées pour les vendeurs français (facilitation des envois, solutions d’export et d’exécution).
Le protocole d’accord La Poste–Temu fixe un cadre… mais c’est l’arbitrage politique qui tranchera sur la cohérence entre ambitions industrielles, protection des consommateurs et équité concurrentielle. D’ici là, le débat restera vif : commerce de proximité, emploi, souveraineté logistique et pouvoir d’achat sont au cœur de l’équation.
