12.3 C
Paris
mardi, mars 24, 2026
AccueilEconomieIA, données et supercalculateurs : la Cour des comptes alerte, le gouvernement...

IA, données et supercalculateurs : la Cour des comptes alerte, le gouvernement défend ses « bonds de géant »

Date:

  • La Cour des comptes vient de livrer une évaluation approfondie de la stratégie nationale pour l’intelligence artificielle (IA) menée depuis 2018.
  • Si le rapport salue des avancées majeures, il souligne aussi l’urgence d’un passage à l’échelle pour rester dans la course mondiale face aux États-Unis et à la Chine.

   Entre satisfaction et avertissement, la Cour des comptes dresse un bilan nuancé de la stratégie nationale IA. Pierre Moscovici appelle à « un changement de paradigme », tandis qu’Anne Le Hénanff,  ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, assure que « cette stratégie porte ses fruits et doit être poursuivie avec force », dans un contexte de compétition mondiale accrue.

Un bilan « pas négatif » mais une course mondiale à rattraper

Présentant le rapport sur la stratégie nationale pour l’intelligence artificielle, le premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, tient à relativiser tout pessimisme. L’un « des premiers enseignements est que tout n’est pas négatif » au sujet des deux plans successifs (2018-2022 et 2022-2025) de l’État sur l’IA, explique-t-il.

Il met en avant des réussites tangibles : « Il faut saluer quelques succès en matière de recherche avec 4 000 chercheurs et un doublement de création de start-ups sur ces périodes », constate-t-il. Mais ces résultats ne doivent pas masquer l’ampleur du défi : le prochain plan devra franchir un cap décisif.

Pour Pierre Moscovici, « il reste encore beaucoup à faire dans une course où les États-Unis et la Chine sont très en avance », glisse-t-il, appelant à accélérer et structurer l’action publique pour éviter un décrochage durable.

IA en entreprise : massifier les usages, au-delà des dispositifs pilotes

Le rapport insiste sur le retard des usages de l’IA au sein des entreprises, malgré l’existence de dispositifs de soutien.

« Il faut accélérer les usages de l’IA au sein des entreprises avec une massification des dispositifs qui sont restés pour l’instant très modeste », observe Pierre Moscovici.

La Cour mentionne l’initiative IA Booster, censée aider PME et ETI à tirer profit de l’intelligence artificielle, mais qui n’a pour l’heure eu qu’un impact limité. Parmi ses recommandations, elle invite à mieux capitaliser sur les cas d’usage déjà en production et à s’inspirer de modèles éprouvés, comme la création d’un volontariat en entreprise française pour l’adoption de l’IA, sur le modèle du VIE (volontariat international en entreprise).

Dans une déclaration à la presse, Anne Le Hénanff se dit en accord avec ce diagnostic : « Alors que s’engage la troisième phase de cette stratégie, la Cour des comptes nous appelle à renforcer le soutien aux acteurs économiques. Je partage ce diagnostic. C’est mon objectif, je m’y emploie notamment avec la poursuite du plan “Osez l’IA”. »

Données, puissance de calcul et souveraineté numérique

La question des infrastructures et des données est au cœur des préoccupations de la Cour. « Il faut investir dans les données, sur leur traitement, leur qualité, leur stockage souverain» indique Pierre Moscovici, rappelant que l’IA ne peut se développer sans une base solide de données maîtrisées.

Sur le volet calcul, il souligne les efforts engagés via le supercalculateur Jean Zay ou la récente annonce du Genci avec le système Alice Recoque. Mais il avertit que « la majorité des financements et de la maîtrise technique est issue du secteur privé » et plaide pour « un changement de paradigme » ainsi que « une réflexion stratégique pour redéfinir la relation avec le secteur privé dans l’atteinte des objectifs d’intérêt général sur les questions liées à l’IA ».

Cela concerne notamment la création des grandes IA Factories prévues par l’Europe, où l’articulation entre acteurs publics et industriels sera décisive.

La ministre met en avant, de son côté, les avancées européennes et les alliances.

« Je reviens d’ailleurs de Berlin, où s’est tenu ce mardi le Sommet franco-allemand pour la souveraineté numérique, avec des victoires concrètes puisque notre champion Mistral AI a conclu un partenariat inédit avec l’allemand SAP », souligne Anne Le Hénanff.

Formation, emploi public et diffusion de l’IA dans la société

Autre angle d’alerte : la formation. Les premiers plans se sont concentrés sur la création de clusters IA pour disposer d’experts de haut niveau, mais le volet de la formation large à l’IA a été sous-investi.

La Cour rappelle qu’il est indispensable de diffuser cette technologie au plus grand nombre, y compris aux enseignants, « qui sont confrontés à des élèves qui font leur devoir avec de l’IA générative », glisse Pierre Moscovici. L’institution appelle à renforcer les politiques publiques de formation continue et initiale, en allant au-delà de l’enseignement supérieur, jusqu’ici privilégié.

Sur l’emploi public, la Cour ne cache pas l’ampleur des transformations à venir : « Dans l’administration, un tiers des emplois publics seront touchés. Il faut identifier les impacts, accompagner les agents», explique le président de la Cour, plaidant pour une anticipation fine des mutations des métiers.

Pour Anne Le Hénanff, ces enjeux doivent être au cœur de la troisième phase de la stratégie.

« Cette stratégie doit également permettre de renforcer la transformation numérique de l’État, au bénéfice de nos agents publics et, plus largement, de tous les citoyens », explique t-elle.

Un pilotage centralisé : vers un secrétariat général à l’IA

La Cour des comptes estime que le passage à l’échelle de la stratégie nationale ne pourra se faire sans un pilotage renforcé. Il ne s’agit « plus [d’]un sujet de la même nature qu’en 2018 » et « il est impossible que la politique publique de l’IA puisse être traitée en silo », souligne-t-elle.

Elle recommande donc la création d’un secrétariat général à l’IA, rattaché au Premier ministre, doté d’un budget propre et d’équipes pluridisciplinaires. Cette structure serait chargée de coordonner la stratégie, d’identifier les besoins et de mobiliser la commande publique. Pierre Moscovici a indiqué, lors de la présentation du rapport, que le Premier ministre avait accueilli favorablement cette proposition.

Un rapport salué par la ministre, qui revendique des « bonds de géant »

Face à ce diagnostic exigeant, Anne Le Hénanff adopte un ton à la fois reconnaissant et résolument offensif.

« Je remercie la Cour des comptes pour ses recommandations dont nous allons largement tenir compte dans la poursuite de la stratégie nationale IA. Ce rapport salue les bonds de géant réalisés par la France depuis huit ans et appelle à poursuivre la dynamique, j’y suis déterminée », affirme-t-elle.

La ministre revendique des résultats concrets :« Aujourd’hui, grâce au succès des deux premières phases de cette stratégie, la France peut revendiquer un pôle de recherche d’excellence et un écosystème d’innovation ultra compétitif, fondé notamment sur la disponibilité de notre puissance de calcul. La France est aussi le 1er pays européen en nombre de projets d’investissement étrangers dans l’IA, nous pouvons en être fiers. »

Au total, la Cour des comptes formule une dizaine de recommandations, notamment à l’échelle européenne. Interrogé sur le partenariat entre Mistral et SAP conclu dans le cadre du sommet franco-allemand sur la souveraineté numérique pour développer une offre commune pour les administrations, Pierre Moscovici en reconnaît pleinement l’intérêt, « mais le passage à l’échelle nécessite une approche plus globale ».

Les plus populaires