- Emmanuel Macron veut faire monter la riposte européenne face aux menaces de surtaxes douanières agitées par Donald Trump.
- L’Élysée pousse Bruxelles à activer l’instrument anticoercition, un mécanisme encore jamais utilisé.
Dimanche 18 janvier, l’Élysée a fait savoir qu’Emmanuel Macron demanderait « l’activation de l’instrument anticoercition » de l’Union européenne si Washington met ses menaces tarifaires à exécution. Le président américain a menacé les Européens de nouveaux droits de douane — 10% dès le 1er février, puis 25% en juin — tant que les États-Unis n’auront pas réussi à acquérir le Groenland, territoire autonome danois. Conçu comme une riposte de dernier recours face au chantage économique, cet outil pourrait devenir, pour Bruxelles, un test de crédibilité politique et commerciale.
Un bras de fer transatlantique déclenché par le dossier groenlandais
L’escalade s’est accélérée samedi soir, lorsque Donald Trump a de nouveau mis la pression sur les capitales européennes. En ligne de mire : le Groenland, territoire autonome relevant du Danemark, que le président américain dit vouloir faire passer sous contrôle américain. Pour peser, Washington agite la menace douanière : des surtaxes de 10% dès le 1er février, puis 25% en juin, tant que l’acquisition n’aura pas abouti.
Face à cette stratégie de rapport de force, Paris estime que la réponse européenne doit changer de dimension. L’entourage présidentiel assure qu’Emmanuel Macron demandera « l’activation de l’instrument anticoercition » si les menaces sont « mises à exécution », jugeant nécessaires des mesures plus fermes contre « des menaces tarifaires inacceptables ».
L’instrument anticoercition, un outil européen taillé pour la « coercition économique »
Adopté en juin 2023, l’instrument anticoercition vise à sanctionner un pays tiers qui utilise l’économie comme levier politique contre un État membre. Selon les textes européens, la coercition économique existe lorsqu’un pays « applique ou menace d’appliquer une mesure affectant le commerce ou les investissements » afin d’interférer « dans les choix souverains légitimes de l’UE ou d’un État membre ».
En clair, le mécanisme a été conçu pour répondre à une situation où la pression économique remplace le dialogue diplomatique : l’UE reconnaît alors une logique de chantage et s’autorise, sous conditions, à riposter.
Un dispositif pensé avant Trump, dans l’ombre des tensions Chine–Lituanie
L’outil n’est pas né du contexte actuel. Son adoption est antérieure au retour de Donald Trump à la Maison Blanche et s’inscrivait plutôt dans une autre crise : les tensions entre la Lituanie et la Chine. Le pays balte accusait Pékin de bloquer ses exportations pour protester contre l’ouverture d’une représentation diplomatique taïwanaise à Vilnius.
Après plus d’un an de négociations, les eurodéputés et les Vingt-Sept s’étaient accordés pour doter l’Union de nouvelles armes face aux pressions économiques étrangères. L’entrée en vigueur a eu lieu à l’automne 2023, après approbation formelle par le Conseil de l’UE et le Parlement européen.
Un instrument encore jamais utilisé… malgré des appels à s’en servir
L’instrument anticoercition a déjà été cité comme option au printemps 2025, lorsque des droits de douane avaient été annoncés par le locataire de la Maison Blanche. Mais l’Union n’a pas franchi le pas, alimentant les critiques de certains eurodéputés et analystes qui alertaient sur un risque : un outil dissuasif perd de sa force s’il n’est jamais actionné.
Deux ans après son lancement, l’UE n’a toujours pas déclenché ce mécanisme. La proposition d’Emmanuel Macron, si elle était suivie, marquerait donc un tournant : passer de la doctrine à l’exécution.
Quelles ripostes possibles ? Marchés publics, autorisations et investissements
L’arsenal prévu par le texte européen est large. L’UE peut notamment envisager le gel de l’accès aux marchés publics européens, le blocage d’autorisations de mise sur le marché de certains produits ou encore le blocage d’investissements.
L’esprit du dispositif reste néanmoins celui d’un ultime recours. L’Union privilégie la médiation et le dialogue direct avec l’État accusé de chantage économique. Si l’Élysée évoque aujourd’hui une activation, c’est parce que Paris estime que les voies diplomatiques ont été testées — et qu’il faut désormais faire jouer le rapport de force.
« L’activation de l’instrument anticoercition de l’UE devrait être explicitement envisagée, car il a été conçu précisément pour faire face à des situations d’intimidation économique de cette nature », défend sur X Valérie Hayer, présidente du groupe Renew Europe au Parlement européen.
Même ligne chez l’eurodéputée française Laurence Farreng, également membre du groupe centriste, qui insiste sur la cible visée : « Le président de la République vise juste avec l’activation de l’instrument anticoercition qui touche le vrai point sensible de Trump : le business ! La puissance du marché européen est réelle et les États-Unis et ses grandes entreprises ne peuvent pas s’en passer ! »
Une procédure encadrée : la Commission en première ligne, les États gardent la main
Lors de l’adoption du dispositif, la Commission avait mis en avant un renforcement de la capacité de défense européenne. Le commissaire au Commerce Valdis Dombrovskis avait salué « une avancée majeure pour l’UE ». Un dispositif qui, selon lui, « permettra de défendre avec plus d’assurance » les « droits et intérêts légitimes » européens.
En France, Olivier Becht, alors ministre chargé du Commerce extérieur, avait également vanté « un outil de plus au service de notre stratégie pour un commerce européen moins naïf ».
Le mécanisme renforce les pouvoirs de la Commission européenne, mais sous contrôle politique des États membres. La Commission peut ouvrir la procédure de sa propre initiative ou à la demande d’un pays de l’UE. Elle dispose ensuite de quatre mois pour évaluer s’il y a coercition.
La décision doit être validée par le Conseil de l’UE dans un délai de deux mois, via la majorité qualifiée : au moins 55% des États membres (15 pays) représentant 65% de la population de l’Union.
Un test de crédibilité pour l’Europe face à Washington
En brandissant l’instrument anticoercition, Emmanuel Macron met sur la table une question sensible : l’UE est-elle prête à utiliser les outils qu’elle a créés pour se défendre, ou restera-t-elle dans une logique de prudence diplomatique ?
Si les menaces américaines se concrétisent, Bruxelles devra arbitrer entre le risque d’un affrontement commercial et celui, tout aussi politique, d’un renoncement. Dans ce bras de fer, l’instrument anticoercition pourrait devenir plus qu’un dispositif juridique : un symbole de la capacité européenne à protéger ses choix souverains — et à faire de son marché un levier de puissance.
