- La crise entre Canal+ et une partie du cinéma français prend une tournure politique.
- Après une tribune anti-Bolloré signée par quelque 600 professionnels, la réponse de Maxime Saada, patron du groupe, jugée « disproportionnée » par la ministre de la Culture, relance le débat sur l’indépendance du secteur face à son premier financeur privé.
Le monde du cinéma français traverse une nouvelle zone de turbulences. Une semaine après la publication d’une tribune anti-Bolloré dans Libération, près de 600 professionnels du secteur — acteurs, réalisateurs, producteurs, techniciens et exploitants — dénoncent « l’emprise grandissante de l’extrême droite » sur le cinéma français.
Les signataires, parmi lesquels Juliette Binoche, Swann Arlaud, Adèle Haenel, Damien Bonnard ou encore Arthur Harari, affirment ne pas vouloir « rester spectateurs ». Ils redoutent qu’en laissant le cinéma français « aux mains d’un patron d’extrême droite », le secteur ne s’expose à « une uniformisation des films » et à « une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif ».
Canal+ durcit sa position face aux signataires
La réponse de Canal+ n’a pas tardé. Dimanche, à Cannes, Maxime Saada a affirmé que le groupe ne travaillerait plus avec les quelque 600 professionnels ayant signé le texte. Une déclaration qui a immédiatement provoqué de vives réactions dans le secteur culturel et au sein du gouvernement.
Lors des questions au gouvernement, la ministre de la Culture Catherine Pégard a regretté une réaction « disproportionnée ». « La place majeure de cette entreprise dans le cinéma lui donne une voix qui compte. Je regrette que la réponse, disproportionnée à tout le moins, apportée aux inquiétudes bien réelles qui se sont exprimées, les avive », a-t-elle déclaré.
La ministre a également dit avoir « entendu l’émotion, l’inquiétude qui s’exprime dans le secteur du cinéma », souhaitant que « la raison et le dialogue puissent l’emporter sur les menaces ».
Le CNC appelle au calme
Dans ce climat de crispation, le Centre national du cinéma et de l’image animée tente d’apaiser les tensions. Son président, Gaëtan Bruel, a rappelé que « Canal est toujours le premier soutien privé de la plus grande diversité du cinéma français ».
La Société des réalisateurs et réalisatrices de films, qui regroupe environ 500 cinéastes, a pour sa part appelé à une « médiation » entre les signataires de la tribune et les équipes cinéma de Canal+ afin de « rétablir la confiance ».
Un débat relancé sur l’influence de Vincent Bolloré
Au cœur de la controverse figure la place grandissante de Vincent Bolloré dans les industries culturelles. Les signataires pointent notamment la participation de Canal+ à hauteur de 34 % dans UGC, avec la possibilité d’acquérir 100 % du capital d’ici 2028.
Selon eux, cette opération pourrait placer le groupe en position de contrôler l’ensemble de la chaîne du cinéma, du financement à la diffusion, en passant par l’exploitation en salles. Ils dénoncent plus largement un « projet civilisationnel » porté, selon eux, à travers les médias et les maisons d’édition contrôlés par le milliardaire.
Canal+, financeur incontournable du cinéma français
Cette crise met en lumière une réalité économique majeure : Canal+ reste le premier financeur privé du cinéma français. Selon les derniers chiffres du CNC, la chaîne a préfinancé 104 films d’initiative française en 2025, pour 134 millions d’euros d’apports, soit 37 % du total des investissements des diffuseurs.
À cela s’ajoutent près de 21 millions d’euros investis par Ciné+ OCS. France Télévisions arrive derrière, avec 61 films financés à hauteur de 59 millions d’euros, devant TF1 et M6. Les plateformes de streaming ont, elles, financé 54 films pour 76 millions d’euros.
Selon l’Arcom, Canal+ représentait en 2024 près de la moitié des investissements des diffuseurs dans la production cinématographique, avec 216 millions d’euros.
Une dépendance économique difficile à contourner
La position de Canal+ repose aussi sur la chronologie des médias, qui permet au groupe de diffuser les films en premier après leur exploitation en salles. Cet avantage stratégique renforce son poids dans un secteur où les financements restent essentiels à la production.
Malgré une baisse programmée de ses dotations, Canal+ a prévu d’investir au moins 480 millions d’euros sur trois ans dans la production cinématographique : 150 millions en 2025, 160 millions en 2026 et 170 millions en 2027.
Dans ce contexte, le bras de fer entre Canal+ et une partie du cinéma français dépasse la seule polémique. Il pose une question centrale pour l’ensemble de la filière : comment préserver l’indépendance artistique d’un secteur largement dépendant de son principal financeur privé ?
