- Face à la flambée des prix des carburants liée à la crise au Moyen-Orient, le gouvernement envisage d’encadrer les marges des distributeurs.
- Une piste vivement contestée par les grandes enseignes, qui plaident pour une suspension temporaire des certificats d’économie d’énergie afin de réduire les prix de 15 à 20 centimes par litre.
Depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, les prix des carburants repartent fortement à la hausse, ravivant les inquiétudes sur le pouvoir d’achat des automobilistes. Pour tenter de contenir cette flambée, le gouvernement travaille sur un projet de décret visant à limiter les marges des distributeurs. Celles-ci ne pourraient pas dépasser leur niveau constaté en janvier et février, soit les deux derniers mois avant la crise. En février, elles s’élevaient à 28 centimes par litre.
Mais cette piste provoque une levée de boucliers chez les grands acteurs de la distribution. En réponse, Carrefour, Auchan, Intermarché, Leclerc et Coopérative U ont adressé mardi un courrier au Premier ministre Sébastien Lecornu pour dénoncer un texte qu’ils jugent à la fois inefficace et juridiquement contestable.
Les distributeurs dénoncent un projet “injuste, inapplicable et illégal”
Les cinq premiers distributeurs français contestent fermement le projet d’encadrement des marges, qu’ils accusent de faire d’eux les principaux responsables de la hausse des prix à la pompe. Dans leur courrier, ils écrivent : « Nous nous opposons avec la plus grande fermeté au projet de décret relatif à l’encadrement des prix de vente au détail des carburants. Ce texte est injuste, inapplicable et illégal. »
Les enseignes réfutent également l’idée selon laquelle elles réaliseraient des bénéfices importants sur le carburant. « Nos marges sur les carburants sont de 1 à 2 centimes par litre, elles couvrent à peine les coûts d’exploitation », assurent-elles. Selon elles, « ce sont les raffineurs-distributeurs qui ont capté des marges brutes considérables depuis le début du conflit en Iran », alors même que le projet de décret ne leur imposerait aucune contrainte.
Thierry Cotillard, président du groupement Les Mousquetaires/Intermarché, fustige de son côté un projet préparé dans l’urgence, sans réelle concertation avec les acteurs économiques, et qui désigne les distributeurs comme boucs émissaires. Sur Franceinfo, mercredi 15 avril, il a souligné : « Ce sont des sociétés comme nous, distributeurs, qui payons ces certificats d’économie d’énergie (C2E). Comprenez que pour deux euros à la pompe, c’est à peu près 12 à 14 centimes. »
La contre-offensive des enseignes : suspendre les C2E
Plutôt qu’un plafonnement de leurs marges, les distributeurs proposent une autre voie : suspendre temporairement la collecte des certificats d’économie d’énergie (C2E). Ce mécanisme permet aujourd’hui de financer des travaux de rénovation énergétique, comme l’isolation, le chauffage ou la ventilation des logements, afin de réduire durablement la consommation d’énergie des ménages.
Selon les distributeurs, une telle suspension permettrait de faire baisser immédiatement les prix à la pompe de l’ordre de 15 à 20 centimes par litre. Thierry Cotillard défend cette option au nom de l’urgence sociale : « Il faut peut-être faire un choix que cette manne d’argent soit utilisée à très court terme pour être investie dans le prix de l’essence et soulager les Français. »
Même argumentaire chez Michel-Édouard Leclerc. Invité de France 2 mardi soir, le président du comité stratégique des centres E.Leclerc a insisté sur le caractère temporaire de cette proposition : « Il ne s’agit pas de remettre en cause le financement de la transition écologique, il s’agit juste de reporter à une période plus supportable ce financement, que je ne conteste pas par ailleurs. »
Avant d’ajouter : « Cette suspension temporaire serait plus efficace qu’un blocage des marges des pompistes, et ça permettrait aux Français de respirer un peu. »
Un projet de décret critiqué pour ses risques techniques
Le projet de décret du gouvernement vise notamment à « éviter des effets d’aubaine », selon sa fiche de présentation. Le texte prévoit que le prix de vente autorisé soit fixé à partir d’un prix de référence quotidien de l’essence ou du gazole, calculé sur la moyenne lissée des cinq derniers jours, ou des cinq dernières cotations, sur le marché de Rotterdam.
Les distributeurs, eux, contestent vivement cette méthode. Ils dénoncent « une erreur technique grave », estimant que ce prix glissant sur cinq jours « décorrèle le prix de référence réglementaire du coût réel du carburant en cuve ». Selon eux, cette mécanique pourrait les contraindre à « vendre à perte », ce qui constituerait « une atteinte directe » à leur « liberté d’entreprise ».
Une portée limitée sur la facture finale des automobilistes
Du côté des associations de consommateurs, l’analyse est plus nuancée. François Carlier, délégué général de la CLCV, reconnaît que le gouvernement dispose de marges de manœuvre limitées. Selon lui, la mesure n’agirait que sur une partie restreinte du prix final : « Ça intervient juste sur la marge de distribution qui se situe autour de 30 centimes par litre, donc c’est vraiment une petite fraction du prix. Ça ne plafonne pas le prix du carburant, il pourra continuer malheureusement à être très élevé. »
Il y voit néanmoins un garde-fou utile : « Ça évite des abus locaux de la part des distributeurs, qui s’ajouteraient à la flambée du prix des matières premières. »
Une décision pas encore tranchée à Matignon
À ce stade, l’exécutif temporise. Matignon a indiqué que la décision d’encadrer les marges de distribution « n’est pas tranchée ». Le gouvernement cherche toujours un moyen d’obtenir des baisses tangibles des prix à la pompe depuis l’annonce du cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran, sans pour autant recourir à une aide universelle aux automobilistes, incompatible avec son objectif de rigueur budgétaire.
