- Le marché pétrolier encaisse un choc inédit depuis quatre ans. Sur fond d’escalade militaire impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran, le trafic des pétroliers dans le détroit d’Ormuz se retrouve quasiment à l’arrêt.
- Résultat : le Brent bondit à 80 dollars, les assureurs flambent, l’inflation mondiale est de nouveau sous pression et les analystes n’excluent plus un baril à 100 dollars.
Les cours du pétrole se sont envolés, pris dans une spirale géopolitique qui bouscule l’offre mondiale. Le brut Brent a grimpé à 80 dollars le baril après avoir bondi de 13 %, atteignant son plus haut niveau depuis janvier 2025. La hausse, la plus marquée depuis quatre ans, intervient alors que la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran plonge le marché mondial dans de profondes perturbations.
Au cœur de la tempête, un point d’étranglement stratégique : le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial et d’importantes quantités de gaz.
La menace s’est matérialisée par une décision rare : le trafic des pétroliers à travers Ormuz s’est arrêté, non pas à la suite d’un décret officiel, mais à cause d’une suspension temporaire décidée par les armateurs et les négociants eux-mêmes, confrontés à l’escalade et à l’incertitude sécuritaire.
Après l’attaque de deux navires dimanche au large des Émirats arabes unis et d’Oman, le secrétaire général de l’Organisation maritime internationale, Arsenio Dominguez, a appelé les compagnies à « éviter » la région. Dans la foulée, les acteurs du transport évoquent une facture qui explose : le coût des assurances devient prohibitif, poussant les principales compagnies maritimes à confirmer la suspension du passage de leur flotte.
OPEP+ : hausse des quotas, mais efficacité incertaine
Réunie lors d’une session programmée le week-end, l’alliance OPEP+ a approuvé une augmentation des quotas d’approvisionnement de 206 000 barils par jour le mois prochain. Une décision prise alors que l’organisation devait déjà reprendre de modestes hausses avant l’éclatement des hostilités.
Reste que la question n’est pas seulement celle de la production, mais celle de l’acheminement. Même si des barils supplémentaires existent sur le papier, ils pourraient rester inaccessibles si la voie maritime demeure impraticable.
Le scénario du baril à 100 dollars refait surface
Si la paralysie d’Ormuz dure, la flambée pourrait s’accentuer. Wood Mackenzie prévient que, si les flux de pétroliers ne reprennent pas rapidement, les prix du pétrole pourraient dépasser 100 dollars le baril. Et même avec l’augmentation de production de l’OPEP+, les volumes supplémentaires et la capacité excédentaire de l’alliance resteraient difficiles à mobiliser si la route maritime restait fermée.
Pour Jorge Leon, analyste chez Rystad Energy, les alternatives ne suffisent pas à absorber le choc : « Des infrastructures alternatives au Moyen-Orient peuvent être utilisées pour contourner les flux transitant par le détroit, mais l’impact net demeure une perte effective de 8 à 10 millions de barils d’offre de pétrole brut. »
Même si les pays importateurs disposent théoriquement de stocks — les membres de l’OCDE devant maintenir 90 jours de réserves —, le risque d’emballement demeure. Eurasia Group avertit :
« En cas d’interruption prolongée des livraisons via Ormuz, le pétrole brut pourrait rapidement grimper jusqu’à 100 dollars le baril (…) notamment en cas d’attaques contre les installations pétrolières dans la région. »
Inflation mondiale : les banques centrales sous pression
Une hausse durable de l’énergie pourrait raviver les tensions inflationnistes à l’échelle mondiale. Cela compliquerait la tâche des banques centrales, y compris la Réserve fédérale, contraintes d’arbitrer entre maîtrise de la hausse des prix et soutien à la croissance et à l’emploi.
La remontée du brut finit aussi par se diffuser aux prix des produits raffinés, notamment l’essence au détail — un indicateur particulièrement surveillé dans la politique américaine.
À mesure que le conflit évolue, l’une des options de Donald Trump pourrait être de libérer des volumes issus de la réserve stratégique américaine de pétrole, stock d’urgence conservé dans d’immenses cavernes souterraines. Celui-ci s’élevait à 415 millionsde barils au 20 février, selon des données gouvernementales.
Sur le plan politique, la pression est forte. Michelle Brouhard, analyste chez Kpler, résume l’enjeu : « Le talon d’Achille du (président américain Donald) Trump, ce sont les prix pétroliers élevés. » Selon elle, l’Iran pourrait chercher à maintenir des prix élevés pour peser sur Washington, alors que Trump a promis à son électorat des prix bas, en amont des élections de mi-mandat en fin d’année.
L’AIE tente de rassurer, l’Asie en première ligne
L’Agence internationale de l’énergie, qui conseille les grandes économies, indique pour l’instant que l’offre n’est pas encore étranglée. Son directeur exécutif Fatih Birol affirme que « les marchés étaient jusqu’à présent bien approvisionnés », ajoutant que « le groupe est en contact avec les producteurs de la région ainsi qu’avec les gouvernements membres ».
Mais l’exposition de l’Asie est majeure : plus de 80 % du pétrole et du gaz transitant par Ormuz sont destinés aux marchés asiatiques, selon l’AIE. La Chine, en particulier, serait fragilisée par une perturbation prolongée des approvisionnements iraniens : l’Iran représente environ 13 % des importations chinoises de pétrole brut par voie maritime.
Conséquence possible : un rééquilibrage au profit de Moscou. TD Securities, cité par Bloomberg, estime : « Avec l’Iran, la Chine perdrait une source de pétrole bon marché. La Russie pourrait en bénéficier, la demande indienne et chinoise se tournant vraisemblablement vers le pétrole de l’Oural. »
Le gaz aussi menacé : un cinquième du GNL mondial passe par Ormuz
Le risque s’étend au gaz : un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié transite aussi par Ormuz, principalement en provenance du Qatar. Une crise prolongée pourrait donc amplifier le choc énergétique, au-delà du seul pétrole.
Enfin, certains observateurs soulignent que tout dépendra de la durée du blocage. Eurasia Group note que « des dizaines » de pétroliers chargés se trouvent à proximité d’Ormuz, « la plupart amarrés ou ancrés dans des zones couvertes par des systèmes de défense aérienne », et que si la crise s’apaise, « ces navires pourraient rapidement reprendre l’approvisionnement du marché mondial ».
