- L’État français a finalisé le rachat de Bull, l’activité de calcul avancé d’Atos, pour une valeur d’entreprise pouvant atteindre 404 millions d’euros.
- Cette opération acte le retour dans le giron public d’un actif clé dans les supercalculateurs, le calcul quantique et l’intelligence artificielle, sur fond d’enjeux croissants de souveraineté technologique.
Le dossier est désormais bouclé. Atos a annoncé, le 31 mars, avoir finalisé la vente de Bull, son activité de calcul avancé, à l’État français. Dans son communiqué, le groupe indique avoir conclu « la vente de Bull, son activité de calcul avancé (Advanced Computing), à l’État français pour une valeur d’entreprise pouvant atteindre 404 millions d’euros », un montant incluant 104 millions d’euros de compléments de prix conditionnels.
L’opération consacre le retour sous contrôle public d’un actif considéré comme sensible. Au-delà de la seule logique industrielle, le rachat traduit la volonté de l’État de préserver sur le territoire national des compétences rares dans le calcul haute performance, le calcul quantique et certaines briques critiques d’intelligence artificielle.
Bercy a salué « une étape décisive pour la souveraineté technologique de la France ».
Un périmètre ajusté avant la finalisation
Le périmètre de la transaction a toutefois évolué depuis l’accord initial. Atos rappelle avoir signé un contrat d’achat d’actions le 31 juillet 2025, après réception d’une offre ferme de l’État. Depuis, « le périmètre de la transaction a été ajusté depuis la signature afin d’exclure zData, un acteur de référence dans le conseil et les solutions Big Data », précise le groupe.
Conséquence : les compléments de prix conditionnels ont été ramenés de 110 à 104 millions d’euros, ce qui a mécaniquement réduit la valeur d’entreprise de 410 à 404 millions d’euros.
L’activité cédée comprend les divisions Calcul Haute Performance (HPC) & Quantique ainsi que Business Computing & Intelligence Artificielle. Selon Atos, cet ensemble « a généré un chiffre d’affaires d’environ 0,7 milliard d’euros au titre de l’exercice fiscal 2025 ». Jusqu’ici, il relevait d’Eviden, la branche du groupe consacrée aux produits et systèmes.
Bull, une pièce maîtresse du calcul intensif français
Avec Bull, l’État récupère un savoir-faire industriel rare, peu visible du grand public mais crucial dans plusieurs domaines régaliens et scientifiques. L’entreprise conçoit notamment des supercalculateurs utilisés pour des applications de simulation à très forte intensité de calcul, en particulier dans le champ de la dissuasion.
Bull et ses 3.000 salariés font aussi partie du cercle très restreint des acteurs capables de développer des machines exaflopiques, ou exascales. Ces systèmes sont « capables de réaliser un milliard de milliards d’opérations par seconde », a expliqué Emmanuel Le Roux, directeur général de Bull à BFM Business. Autrement dit, ils franchissent le seuil de 10¹⁸ opérations par seconde, aujourd’hui considéré comme l’un des marqueurs les plus avancés dans le calcul intensif.
Cette capacité demeure exceptionnelle à l’échelle mondiale. « Il y en a trois aux États-Unis et bientôt deux en Europe », souligne Emmanuel Le Roux.
Une ambition française dans le club fermé de l’exascale
Bull a déjà signé un premier succès industriel avec la livraison de Jupiter en Allemagne, présenté comme le premier supercalculateur exaflopique européen. Le groupe travaille désormais sur la prochaine machine française, destinée au Très Grand Centre de calcul du CEA, à Bruyères-le-Châtel, dans l’Essonne.
Ce projet doit permettre à la France de monter en gamme dans un domaine où seuls quelques pays disposent d’une capacité souveraine. Aujourd’hui, le supercalculateur le plus puissant de l’Hexagone plafonne à 104 pétaflops. Le saut vers l’exascale doit donc changer d’échelle, tant pour la recherche que pour l’industrie.
Alice Recoque, un levier pour la recherche et l’intelligence artificielle
Le futur supercalculateur français portera le nom d’Alice Recoque, figure historique de l’informatique française et pionnière de l’intelligence artificielle. Sa livraison est prévue en deux temps, fin 2026 puis fin 2027, pour un coût total de 554 millions d’euros, financé en grande partie sur fonds publics.
L’équipement doit d’abord servir la recherche scientifique, mais aussi soutenir la montée en puissance des usages liés à l’intelligence artificielle. Emmanuel Le Roux met en avant des perspectives d’application à forte valeur ajoutée : « Il pourra permettre de réaliser un jumeau numérique du cerveau, afin de mieux comprendre la dégénérescence par exemple ».
Dans un contexte de course mondiale aux capacités de calcul, la maîtrise de telles infrastructures devient un avantage compétitif autant qu’un sujet de souveraineté.
Réduire la dépendance aux composants non européens
À court terme, Bull continuera de s’appuyer partiellement sur des composants américains, notamment des processeurs AMD. Le groupe entend néanmoins accroître la part européenne dans ses systèmes et affirme déjà atteindre « 70% de valeur européenne » grâce à ses propres technologies d’architecture et d’interconnexion.
L’objectif affiché est plus ambitieux encore. « Notre objectif, dans les prochaines années est d’arriver à plus de 80% de composants européens (cartes électroniques, cartes mécaniques) et processeurs, quand il y en aura. (…) On veut pouvoir offrir une alternative complètement européenne », a déclaré Emmanuel Le Roux à l’AFP.
Cette trajectoire reste conditionnée à l’émergence d’une filière continentale plus robuste dans les semi-conducteurs et les composants critiques. Mais elle traduit déjà une volonté claire : réduire l’exposition de la France et de l’Europe à des dépendances technologiques devenues stratégiques.
Atos poursuit son recentrage
Pour Atos, l’opération s’inscrit dans la réorganisation engagée ces derniers mois. Le groupe souligne que « cette vente représente une étape importante dans l’exécution du plan stratégique d’Atos Group visant à recentrer ses activités sur ses marchés stratégiques ».
Le recentrage doit permettre à l’entreprise de consolider son positionnement dans des segments jugés plus porteurs. Atos met en avant « la cybersécurité, les systèmes critiques et les services numériques », des activités dans lesquelles le groupe estime disposer d’un « fort potentiel de croissance à long terme ».
Après la cession de Bull, Eviden regroupe désormais les produits de cybersécurité, les systèmes critiques et l’analyse vidéo augmentée par l’IA. Son chiffre d’affaires pro forma ressort à environ 0,3 milliard d’euros pour l’exercice 2025.
Une continuité industrielle sous contrôle public
Atos assure que la transaction a été conçue de façon à limiter les risques opérationnels. Le groupe précise qu’elle a été structurée « de manière à assurer la pleine continuité des services pour les clients et les employés de Bull ».
Désormais, « l’État français est désormais l’unique actionnaire de Bull », souligne encore le communiqué, réaffirmant l’objectif de « préserver et développer des capacités souveraines en matière de calcul haute performance et d’intelligence artificielle ».
En reprenant Bull, l’État ne se contente pas de sauver une activité sensible fragilisée par les difficultés d’Atos. Il sécurise un outil industriel stratégique, au croisement de la défense, de la recherche et de l’intelligence artificielle, dans une séquence où la puissance de calcul est devenue l’un des attributs majeurs de la compétitivité et de la souveraineté.
