- Coup d’arrêt net à une opération à plusieurs centaines de millions d’euros.
- Ce vendredi 30 janvier, Roland Lescure a annoncé le veto de l’État sur la vente de l’activité des antennes au sol d’Eutelsat à EQT Partners, au nom de la souveraineté française et d’enjeux militaires et industriels.
- Une décision qui intervient alors que la polémique enfle sur la cession de LMB Aerospace à un groupe américain.
Le gouvernement français a tranché. En pleine controverse sur la vente de LMB Aerospace, l’exécutif a mis son veto à une autre opération jugée sensible : la cession de l’activité des antennes au sol d’Eutelsat au fonds d’investissement suédois EQT Partners. Sur TF1, le ministre de l’Économie Roland Lescure a assumé sans détour sa décision : « J’ai désiré ne pas vendre cette branche d’Eutelsat Group, qui est le seul concurrent européen de Starlink. J’ai dit non. »
Cette position s’inscrit dans un contexte où l’État pèse lourd au capital du groupe : la France est le premier actionnaire d’Eutelsat, avec près de 30% détenus par l’Agence des participations de l’État (APE), une participation récemment renforcée.
Eutelsat, un « actif stratégique » à dimension militaire et industrielle
Roland Lescure a justifié le blocage par la nature même des actifs concernés. À ses yeux, l’entreprise joue un rôle clé dans des usages de défense et de sécurité, mais aussi dans la base industrielle européenne.
« Nous avons ici un actif stratégique. C’est une entreprise fondamentale pour des raisons militaires, que ce soit en Ukraine, en Iran ou ailleurs, mais aussi pour des raisons industrielles. L’Etat dit non ! », a-t-il martelé.
Du côté de Bercy, le cadrage se veut strict : la décision serait « exclusivement liée au caractère critique de cette activité au regard de la souveraineté française », et « en aucun cas à la qualité de l’investisseur », afin d’écarter toute lecture visant directement le fonds suédois.
Une opération annoncée en août 2024, stoppée définitivement
Annoncée en août 2024, l’opération prévoyait la cession d’actifs dits passifs — terrains, bâtiments, antennes et réseaux — avec une prise de contrôle à 80% par EQT Partners. Selon les éléments communiqués, la transaction devait permettre à Eutelsat de dégager environ 550 millions d’euros de produit net, mais avec un effet négatif annualisé estimé entre 75 et 80 millions d’euros sur l’EBITDA ajusté.
Eutelsat a confirmé l’arrêt définitif de la transaction, tout en assurant que cette décision ne remet pas en cause la capacité du groupe à financer ses investissements futurs. Une précision stratégique à l’heure où le secteur spatial requiert des dépenses massives et continues.
Un groupe GEO-LEO face à la montée des besoins de connectivité sécurisée
Issu du rapprochement entre Eutelsat et OneWeb en 2023, le groupe met en avant un positionnement désormais central sur la connectivité spatiale. Il se présente comme « le premier opérateur de satellites GEO-LEO pleinement intégré, doté d’une flotte de 33 satellites géostationnaires et d’une constellation en orbite basse (LEO) composée de plus de 600 satellites ».
Ce positionnement prend de l’importance alors que la demande en connectivité progresse dans la défense et les communications sécurisées, tandis que l’activité historique de diffusion télévisuelle poursuit son déclin. Dans ce contexte, les infrastructures au sol — souvent moins visibles que les satellites — deviennent un maillon jugé déterminant dans la chaîne de souveraineté.
Investissements étrangers : une mission parlementaire annoncée
Au-delà du seul cas Eutelsat, l’exécutif prépare un durcissement du cadre. « L’Etat va lancer une mission parlementaire pour “mieux cadrer” les investissements étrangers et si besoin “les interdire” », a indiqué le ministre, laissant entendre un possible tour de vis sur les opérations touchant des secteurs critiques.
Une annonce qui résonne avec la séquence politique en cours : la question n’est plus seulement économique, elle devient institutionnelle et stratégique, au moment où la France cherche à renforcer sa capacité de contrôle sur des actifs jugés vitaux.
LMB Aerospace : l’autre dossier qui met la souveraineté en tension
Roland Lescure a également tenté de couper court à la polémique sur la vente de LMB Aerospace, sous-traitant stratégique de la défense française produisant notamment des ventilateurs et systèmes de refroidissement pour le Rafale, les sous-marins nucléaires et d’autres équipements militaires.
La société a été cédée à l’américain Loar Group pour environ 367 millions d’euros, une opération dénoncée par plusieurs responsables politiques comme une « braderie » d’un actif clé. Autorisée par le ministre malgré des réserves initiales attribuées à la Direction générale de l’armement (DGA), la cession n’a pas été conditionnée à l’entrée de Bpifrance au capital — une contrepartie jugée importante par certains pour préserver l’expertise et l’indépendance industrielles françaises.
Face aux critiques, le ministre a défendu les garanties mises en place : l’État conserverait un droit de veto via une « golden share » sur toute décision stratégique, et l’activité resterait en France. Roland Lescure a en outre qualifié de « fake news » l’information selon laquelle la DGA se serait opposée à la transaction. Il assure que les conditions du rachat sont « extrêmement strictes », évoquant notamment le maintien de la production en Corrèze et le respect des contrats avec les entreprises militaires françaises.
Le contraste entre le veto sur Eutelsat et la validation de la vente de LMB Aerospace continue d’alimenter un débat de fond : jusqu’où l’État doit-il aller pour protéger les intérêts industriels et sécuritaires du pays face aux capitaux étrangers, qu’ils soient européens ou américains ?
