- Depuis Anvers, Emmanuel Macron remet sur la table une idée explosive : une dette commune européenne pour muscler l’investissement dans les secteurs stratégiques.
- Face aux États-Unis et à la Chine, le président estime que l’Union n’a plus le luxe d’hésiter — malgré l’opposition persistante des pays “frugaux”, dont l’Allemagne, la Finlande et les Pays-Bas.
C’est au sommet industriel d’Anvers, devant un parterre d’industriels, qu’Emmanuel Macron a choisi de marteler un message déjà porté à plusieurs reprises : l’Europe doit se doter d’une puissance de feu budgétaire inédite. « Pour faire augmenter notre budget commun, il nous faut augmenter notre capacité d’emprunt commun », a-t-il lancé.
Derrière cette formule, une proposition centrale : faire de l’endettement mutualisé un levier de financement à l’échelle du continent, afin d’accélérer la transformation industrielle et technologique de l’Union européenne.
Le président a justifié sa ligne par l’urgence de rester compétitif dans la bataille mondiale de l’innovation et de la souveraineté. Selon lui, la dette commune est « la « seule manière » » pour l’Union de tenir tête aux deux géants américain et chinois.
« Si nous voulons investir suffisamment dans la défense et la sécurité spatiales, les technologies propres, l’intelligence artificielle et le quantique, transformer notre productivité et notre compétitivité, la seule solution est de recourir à l’émission d’une dette commune », a-t-il affirmé.
Conscient du contexte national, alors que la France est confrontée à un niveau élevé d’endettement, Emmanuel Macron a cependant assorti son plaidoyer d’un avertissement : chaque État doit aussi assainir ses finances, estimant que chaque pays devrait, dans le même temps, régler « sa situation personnelle ».
“Période totalement inédite” : le chef de l’État invoque l’urgence européenne
Le ton s’est voulu grave. Emmanuel Macron a décrit un moment de bascule pour l’Union, appelant à dépasser les réflexes habituels de Bruxelles.
« Nous vivons une période totalement inédite », a-t-il insisté. « Nous devons donc accepter de prendre des mesures cruciales qui ne sont pas très communes dans la boîte à outils européenne classique », a-t-il ajouté, avant d’appeler à une prise de conscience collective : « Je suis convaincu que nous devons clairement faire passer le message que nous sommes en situation d’urgence ». Et de conclure, dans une formule destinée à marquer : « il sera bientôt trop tard ».
Eurobonds : une idée taboue, bloquée par les pays “frugaux”
La sortie d’Anvers s’inscrit dans la continuité d’une prise de parole accordée la veille à plusieurs médias, au cours de laquelle Emmanuel Macron avait déjà assuré que c’était « le moment pour l’UE de lancer une capacité commune d’endettement, à travers des eurobonds ».
Mais l’équation politique reste la même : les eurobonds demeurent une ligne rouge pour plusieurs capitales européennes. L’hostilité est particulièrement forte du côté des pays dits “frugaux” — cités dans le débat comme l’Allemagne, la Finlande ou les Pays-Bas — qui rejettent « toute forme d’endettement commun ».
L’idée des eurobonds n’est pas nouvelle. Elle avait émergé en 2010 lors de la crise de la zone euro, avant d’être repoussée, car elle impliquait une mutualisation des dettes nationales, jugée inacceptable par les États aux finances les plus solides.
En 2020, la pandémie a ravivé le débat avec les “coronabonds”, imaginés pour financer la relance après le choc du Covid-19. Là encore, le principe a été écarté pour des raisons comparables. Mais l’Union a tout de même franchi un pas majeur : en juillet 2020, les Européens ont décidé de recourir massivement à des emprunts de l’UE, politiquement moins sensibles, car adossés au budget européen plutôt qu’à la charge directe des États membres.
“Puissance indépendante” et “préférence européenne”
Au-delà de la dette, Emmanuel Macron a réaffirmé sa vision : une Europe plus souveraine, plus rapide, et moins dépendante. Alors que le continent serait « à un tournant », il a appelé à renforcer la compétitivité et à bâtir une « puissance indépendante », jugeant qu’il s’agit de « la seule » réponse face aux pressions économiques des États-Unis et de la Chine.
Dans cette même logique, le président a fustigé les incohérences européennes dans l’allocation des fonds publics : « Tant de fois nous finançons des solutions non européennes, nous sommes fous », a-t-il regretté. Il a de nouveau défendu la “préférence européenne”, c’est-à-dire une obligation de se fournir en composants européens pour les entreprises bénéficiant d’aides publiques.
Dernier axe : l’appel à une accélération collective pour réduire les divisions internes. « Nous avons besoin d’une nouvelle échelle et d’une nouvelle vitesse dans notre approche afin de mettre fin à la fragmentation qui affaiblit et risque d’humilier l’Europe », a-t-il plaidé.
