- Né dans un village algérien détruit pendant la guerre d’indépendance, Salim Le Kouaghet n’a jamais cessé de peindre les traces de l’absence.
- À Château-Thierry, l’exposition Échos de mémoire 1975-2026 retrace plus de cinquante années d’une œuvre habitée par l’exil, les souvenirs et la quête obstinée d’un lieu à reconstruire.
Entre les ruines et la lumière. Dans le vaste volume du Silo U1, les formes se dressent comme des présences silencieuses. Des signes verticaux occupent l’espace, des couleurs vibrent sur les toiles, des fragments de mémoire semblent flotter entre les murs de béton. À Château-Thierry, l’exposition Échos de mémoire 1975-2026 invite à entrer dans l’univers singulier de Salim Le Kouaghet, artiste pour qui la création est indissociable de l’histoire personnelle.
Né en 1951 à M’Chatt, en Algérie, village détruit durant la guerre d’indépendance, il grandit dans l’expérience du déplacement et de l’arrachement. Une blessure fondatrice qui traverse toute son œuvre.
Installé depuis de nombreuses années dans l’Aisne, à Arcy-Sainte-Restitue, Salim Le Kouaghet a construit au fil des décennies un langage plastique où dialoguent la mémoire kabyle, les signes berbères, la calligraphie arabe et les paysages de son pays d’adoption. Formé à Constantine puis à Paris, il entre dès les années 1980 dans les collections publiques françaises, notamment celles du Centre national des arts plastiques et du Centre Pompidou.
Mais au-delà du parcours institutionnel, c’est une histoire intime que raconte cette rétrospective.

Peindre ce qui demeure
Lorsque Salim Le Kouaghet arrive en France, une question s’impose à lui : comment peindre sans trahir ce que l’on est ?
« En 1975 à l’École des Beaux-Arts de Paris lorsque j’ai entrepris de faire la peinture, un constat s’est imposé à moi : tout ce que j’avais appris avant dans les écoles d’art ne reflétait rien de qui je suis, ni de mes origines, ni de ma culture, ni de mon histoire, ni de mon vécu », nous confie-t-il.
Cette interrogation provoque une véritable révolution intérieure. Les toiles se déchirent, les châssis se démontent, les surfaces sont perforées ou recomposées. La destruction devient paradoxalement un geste de renaissance. Peu à peu apparaît l’Alif, première lettre de l’alphabet arabe. Une simple ligne verticale. Un signe élémentaire qui deviendra le cœur de son œuvre. Chez lui, l’Alif n’est pas seulement une lettre. Il est une présence, une origine, un axe. Une manière de tenir debout face aux fractures de l’histoire.

Les souvenirs du village disparu
À mesure que son travail se développe, les images de l’enfance reviennent. Le village de M’Chatt, les tapis familiaux, les objets du quotidien, les motifs berbères et les souvenirs de Constantine nourrissent une œuvre où chaque signe semble porter une mémoire enfouie.
« Avec des signes où le triangle, symbole permanent de l’art berbère, est toujours présent dans ma peinture », explique l’artiste.
Son travail avance ainsi entre souvenir et invention. Les traces du passé ne sont jamais reproduites telles quelles ; elles sont transformées, déplacées, réinterprétées. Comme si peindre consistait moins à retrouver un lieu perdu qu’à lui donner une nouvelle existence.

Wast-Ed-Dar, la maison réinventée
Depuis une dizaine d’années, cette réflexion sur la mémoire a quitté la surface des toiles pour investir l’espace. Avec les installations Wast-Ed-Dar, Salim Le Kouaghet reconstitue symboliquement la maison de l’enfance.
« C’est dans ce style de maison que j’ai vécu à Constantine (…) avec un Wast-ed-Dar en ciment. À Alger je redécouvre Wast-ed-Dar souvent carré en marbre blanc que j’associe au format carré de mes toiles », raconte-t-il.
Dans l’architecture traditionnelle, le Wast-Ed-Dar désigne la cour centrale autour de laquelle s’organise la vie familiale. Chez l’artiste, il devient un espace symbolique où se rencontrent les générations, les souvenirs et les récits.
« Je m’approprie le nom de Wast-ed-Dar qui devient le nom générique de toutes mes installations. Suite à un autre retour en Algérie mon frère me donne un tapis ancien appartenant à mes parents ; c’est ce tapis qui donnera naissance à mes Alifs colorés », nous explique-t-il.

Une forêt de signes à Château-Thierry
Pour cette exposition, la commissaire de l’exposition Yasmine Azzi-Kohlhepp a imaginé une installation spécialement adaptée à l’architecture industrielle du lieu. « Pour le Silo à Château-Thierry, j’ai voulu faire une forêt, un jardin où à côté des Wast-ed-Dar les Alifs racontent des histoires », commente l’artiste.
Ces Alifs portent des noms de proches, de femmes, d’amis ou encore de villes algériennes inscrites en tifinagh : Tizi Ouzou, Annaba, Ghardaïa, Constantine ou Tlemcen. Ils ressemblent à des silhouettes veillant sur un territoire imaginaire, entre souvenir et transmission.
Au fil du parcours, le visiteur traverse ainsi une sorte de paysage intérieur où les signes deviennent personnages, arbres ou repères.

Quand la peinture écoute la musique
Une autre dimension importante de l’exposition est consacrée au dialogue que l’artiste entretient depuis plusieurs années avec la musique. Depuis 2012, Salim Le Kouaghet réalise des performances en direct où le geste pictural accompagne les œuvres de Chopin, Debussy, Erik Satie ou György Ligeti.
La peinture ne cherche pas à illustrer la musique. Elle en épouse les respirations, les silences et les tensions. L’exposition se prolongera d’ailleurs par la performance ALIF : La clef d’une graphie musicale, en compagnie du pianiste Hugues Leclère.
Un moment qui résume bien la démarche de l’artiste : faire du signe non seulement une forme à regarder, mais aussi une expérience à vivre.

Une mémoire qui continue de parler
Commissaire de l’exposition, Yasmine Azzi-Kohlhepp voit dans cette rétrospective bien davantage qu’un simple regard rétrospectif.
« Cette exposition me tient particulièrement à cœur, car elle permet de regarder l’œuvre de Salim Le Kouaghet dans toute son ampleur, depuis ses premières recherches jusqu’à ses créations les plus récentes», nous confie -t-elle.
Selon elle, le parcours met en lumière la manière dont l’artiste « transforme une histoire marquée par le déplacement, la perte et l’exil en un langage plastique profondément personnel ».
Poèmes, peintures, sculptures et installations composent ainsi une même narration. Celle d’un homme qui, depuis cinquante ans, tente de reconstruire par les formes ce que l’histoire a dispersé.
Et qui continue aujourd’hui encore d’interroger ses souvenirs. « Maintenant au pays de Camille Claudel, foulant du pied le sable de la Hottée du Diable sur le plateau de Fère-en-Tardenois, j’interroge mon enfance pour écrire mes rêves éveillés et endormis », écrit-il.
Une phrase qui pourrait servir de clé à toute son œuvre : regarder en arrière non pour s’y enfermer, mais pour continuer à inventer un chemin.
Artiste : Salim Le Kouaghet
Lieu : Silo U1 – Espace d’activités U1, 53 rue Paul-Doucet, Château-Thierry
Dates : du 6 juin au 18 juillet 2026
Horaires : du mercredi au samedi de 14h à 17h30
Entrée : libre
Commissariat : Yasmine Azzi-Kohlhepp, AYN Gallery
