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Festival Kotouf 2 à Djerba : les langues en héritage, les mémoires en dialogue

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Le festival des littératures Koutouf s'est tenu à Djerba du 14 au 17 octobre 2026. Samira El Ayachi, Afifa Smiti, Lamis Saidi et Souleymane Bachir Diagne y ont exploré la transmission, l'héritage des langues et les mémoires familiales marquées par l'Histoire coloniale et l'exil.

Faits clés
Dates du festival Koutouf 2 du 14 au 17 octobre 2026à Djerba
Recueils de poésie publiés par Lamis Saidi deux recueilsavant son récit sur son père
Période de recrutement des mineurs marocains années 1970évoquée dans Le Ventre des hommes de Samira El Ayachi

     Une langue à réinventer, les silences d’un père, le souvenir d’une mère : au festival des littératures Kotouf, organisé à Djerba du 14 au 17 octobre 2026, les récits intimes ont rencontré les blessures de l’Histoire. Samira El Ayachi, Afifa Smiti, Lamis Saidi et Souleymane Bachir Diagne y ont exploré ce que la littérature recueille du passé pour le confier aux générations qui viennent.

   Il arrive qu’un livre commence bien avant sa première phrase. Dans les souvenirs qu’un père livre au cours de sa maladie. Dans l’obstination d’une petite fille à qui l’on refuse l’école. Dans les silences d’hommes revenus de la mine, dont les enfants mettront des années à comprendre les combats. Puis un jour, quelqu’un écrit. Pour approcher ce qui lui échappait. Pour retenir une voix.

Au festival des littératures Kotouf, à Djerba, ces voix se sont mêlées pour raconter ce qui, d’une génération à l’autre, se transmet, se tait ou se réinvente. Autour des écrivaines Samira El Ayachi et Afifa Smiti, le philosophe Souleymane Bachir Diagne et la poétesse et traductrice algérienne Lamis Saidi, la transmission a pris la forme d’une question sensible : comment raconter ce que l’on a reçu, lorsque l’héritage est fait d’autant de paroles que de silences ?

Entre ateliers destinés aux jeunes et échanges littéraires, le festival a ouvert un espace où les histoires familiales rejoignent celles des pays. On y a parlé d’indépendances, de départs, de langues. Et de cette étrange faculté des livres : rendre présents ceux qui s’éloignent.

La langue du colon, une histoire à transformer

Dans quelle langue raconter son histoire lorsque les mots dont on hérite portent l’empreinte d’une domination ? Comment y faire entendre sa propre voix, y déposer ses rêves et ses souvenirs, quand ils furent aussi ceux d’un pouvoir imposé ? Pour Souleymane Bachir Diagne, la possibilité d’une réappropriation suppose d’abord de regarder cette violence en face.

Le philosophe invite à ne rien effacer de cette histoire. « Son origine évidemment est importante parce qu’il faut bien comprendre l’origine de cette langue, l’histoire de son imposition. Il y a une forme de violence d’ailleurs dans l’imposition par l’école de la langue du colon », a t-il souligné.

Souleymane Bachir Diagne évoque Une conquête morale, ouvrage dans lequel Georges Hardy présente l’école comme un instrument de la domination coloniale. Le philosophe y voit la volonté de prolonger la conquête militaire jusque dans les esprits, pour l’inscrire dans la durée. La langue garde l’empreinte de cette histoire, mais ceux qui la reçoivent peuvent lui ouvrir d’autres chemins.

« Mais maintenant cette histoire, il nous appartient d’en faire ce que nous voulons », poursuit-il. À travers le « butin de guerre » de Kateb Yacine se dessine alors une liberté : celle de s’emparer des mots, de leur imprimer d’autres rythmes, de leur faire raconter des vies qu’ils avaient longtemps tenues à distance.

La poésie pousse cette liberté au plus loin. « La poésie ça consiste à concasser la langue à la déstructurer et à la restructurer autrement. » Dans ce travail de la matière verbale, quelque chose se dénoue. La langue se laisse transformer par ceux qui l’habitent.

Samira El Ayachi ,Afifa Smiti, Souleymane Bachir Diagne et Lamis Saidi lors de la table ronde ( CD Kotouf )
Autour des écrivaines Samira El Ayachi et Afifa Smiti, le philosophe Souleymane Bachir Diagne et la poétesse et traductrice algérienne Lamis Saidi, la transmission a pris la forme d’une question sensible : comment raconter ce que l’on a reçu, lorsque l’héritage est fait d’autant de paroles que de silences ? ( crédit photo Kotouf )

Traduire, ouvrir une porte aux générations suivantes

Pour Lamis Saidi, cette liberté passe aussi par la traduction. La poétesse et traductrice algérienne fait circuler les œuvres entre le français et l’arabe, afin que de jeunes lecteurs puissent entrer dans des textes dont la langue leur est devenue moins familière.

« En traduisant des poètes et des auteurs algériens qui ont écrit en français, j’ai d’abord voulu rendre leurs œuvres accessibles aux nouvelles générations qui ne maîtrisent pas cette langue. Cette démarche répond à un souci de transmission et de continuité esthétique et intellectuelle », explique t-elle.

D’une langue à l’autre, une conversation peut ainsi reprendre. Des œuvres retrouvent des lecteurs ; une mémoire littéraire poursuit son chemin. Ce qui risquait de devenir lointain redevient accessible, offert à de nouvelles sensibilités.

Souleymane Bachir Diagne salue ce geste d’hospitalité. Traduire, c’est aussi ménager une place à l’autre dans sa propre langue, accueillir ses images, ses inquiétudes, sa manière de regarder le monde.

Sous la poussière du charbon, l’histoire des pères

Avec Samira El Ayachi, la mémoire prend le chemin des mines du nord de la France. Dans Le Ventre des hommes, l’écrivaine revient sur le parcours de travailleurs marocains recrutés dans les années 1970, sur leurs conditions de travail et leurs luttes pour leurs droits.

Cette mémoire collective rejoint son histoire familiale. En explorant le passé militant de son père, elle découvre l’homme que le regard de l’enfant ne pouvait entièrement saisir : ses espoirs, ses résistances, les injustices affrontées. Toute une vie dont les silences avaient laissé deviner l’épaisseur, sans en livrer le récit.

Le roman explore cette part d’inconnu qui demeure au plus près des siens. Au fil des pages, les pères retrouvent leurs visages d’hommes et leurs combats rejoignent une histoire que leurs enfants peuvent désormais faire leur.

L’écriture ne referme pas les blessures. Elle permet de les regarder autrement, de comprendre ce qui, d’une génération à l’autre, continue de peser sans toujours être nommé. À travers le père se découvre alors une histoire plus vaste, longtemps laissée aux marges des récits.

La mer pour horizon, le pays en mémoire

Chez Afifa Smiti, l’horizon s’ouvre sur la Méditerranée. Avec Donne-moi les ailes, l’autrice interroge le désir de partir, ce moment où l’existence semble attendre ailleurs la possibilité de commencer.

La mer devient une promesse. Elle demeure une épreuve. Ceux qui s’y engagent emportent leurs attentes et leurs attaches, exposés au danger, à la précarité, à l’incertitude de l’arrivée.

Dans cette tension entre le pays que l’on quitte et la vie que l’on espère, l’écriture cherche à comprendre ce qui rend le départ nécessaire. Comment en vient-on à ne plus apercevoir d’avenir chez soi ? Que reste-t-il du lieu d’origine lorsqu’on s’en éloigne ?

Pour Afifa Smiti, raconter naît d’une nécessité intérieure et d’un questionnement sur le devenir de son pays. Le récit accueille ces inquiétudes, leur donne un visage. Il suit, derrière le mouvement de l’exil, les liens qui se tendent et ceux qui menacent de se rompre.

 

La poétesse et traductrice algérienne Lamis Saidi et l'ecrivaine marocaine Samira El Ayachi lors d'en échange avec le public
La poétesse et traductrice algérienne Lamis Saidi et l’écrivaine franco- marocaine Samira El Ayachi lors d’en échange avec le public – crédit photo Kotouf

Écrire un père, retenir sa voix

Lamis Saidi a longtemps travaillé une poésie abstraite, faite de strates et de déplacements. « J’avais déjà publié deux recueils de poésie. C’était une poésie assez expérimentale, très abstraite, faite de couches successives de métaphores. Je crois que je me cachais un peu derrière elles. Je jouais avec la langue, et aussi avec moi-même », dit-elle.

Puis la maladie de son père a fait surgir d’autres paroles. Il racontait des moments importants de sa vie. À travers cet intellectuel, cet homme politique, elle entendait une histoire personnelle traversée par celle de l’Algérie.

« Deux trajectoires se croisaient ainsi : celle d’un homme et celle d’un pays », ajoute-t- elle. Il lui a fallu du temps pour accepter qu’elle écrivait sur lui, sur leur relation. Le récit mûrissait depuis des années ; la mort lui a donné sa forme et son urgence.

« Pourquoi ai-je écrit ce récit à ce moment-là ? Je crois que c’était une façon de comprendre. J’avais besoin de comprendre. Mais je voulais d’abord ne pas oublier. J’avais peur que ces récits se perdent, alors je voulais les préserver », explique -t-elle

Avant même d’éclairer le passé, il fallait donc en recueillir les traces. Garder les mots entendus, les soustraire à la fragilité du souvenir. Une fille devenait dépositaire d’une histoire qu’elle pourrait, à son tour, transmettre.

Les pages d’un fils, le sourire d’une mère

Souleymane Bachir Diagne doutait que sa vie puisse retenir l’attention des lecteurs. Son éditeur l’a pourtant convaincu de quitter un temps le chemin des concepts pour retrouver celui des souvenirs.

« Au départ, je pensais que ma vie n’intéressait personne. Mais il insistait : “Si, si, tu vas voir.” J’ai effectivement été surpris par la circulation de ce livre, que j’ai intitulé Le fagot de ma mémoire », dit -il au public présent dans la salle. 

De Saint-Louis du Sénégal à New York, le philosophe rassemble les rencontres qui ont orienté sa pensée, les présences qui ont accompagné sa vie. Écrit pour l’essentiel pendant le confinement lié au Covid, ce récit fait resurgir, parmi les figures familières, une enfant obstinée : sa mère, bien avant lui.

Cette petite fille voulait aller à l’école. Elle avait pleuré, tenu bon devant ses parents, alors que l’avenir qu’on lui dessinait la tenait à distance des salles de classe. Jusqu’à ce que le patriarche de la famille, un musulman lettré et éclairé, lui en ouvre la porte d’une phrase : « Si elle veut aller à l’école, qu’on l’y amène. »

Kotouf 2 Souleymane Bachir Diagne et Inès Senghor lors d'une siscussion avec le public credit photo Kotouf
Kotouf 2 Souleymane Bachir Diagne et Inès Senghor lors d’une siscussion avec le public credit photo Kotouf

Des décennies plus tard, les mots lui reviennent sous la forme d’un livre. Le philosophe est encore à New York lorsque sa sœur apporte l’ouvrage à leur mère. Elle découvre les pages que son fils lui consacre, la place qu’occupe dans sa mémoire son désir d’apprendre. Puis elle confie à sa fille : « Eh bien, le monde entier va savoir ce que je représente pour mon fils. »

La maladie d’Alzheimer commençait déjà à atteindre sa mémoire. Souleymane Bachir Diagne redoutait le jour où elle ne le reconnaîtrait plus. Mais ces pages lui étaient parvenues. Elle avait pu les lire, y retrouver sa place dans la vie de son enfant.

« Je serai toujours reconnaissant à mon éditeur d’avoir insisté. Grâce à ce livre, je me suis dit que j’avais pu offrir à ma mère la seule chose que je pouvais lui offrir. »

À Djerba, ces récits se sont fait écho : les combats des pères, le désir d’école d’une mère, les départs et les langues que l’on apprend à faire siennes. Chacun portait une histoire singulière, avec ses blessures et ses silences. Les livres leur donnent un prolongement inattendu : un lecteur s’en empare, y reconnaît quelque chose des siens, et la conversation reprend.

Questions fréquentes

Quand et où se tient le festival Koutouf 2 ?

Le festival des littératures Koutouf s'est tenu à Djerba, en Tunisie, du 14 au 17 octobre 2026, avec ateliers pour les jeunes et échanges littéraires.

Quels auteurs ont participé au festival Koutouf ?

Les écrivaines Samira El Ayachi et Afifa Smiti, le philosophe Souleymane Bachir Diagne et la poétesse et traductrice algérienne Lamis Saidi.

De quoi parle Le Ventre des hommes de Samira El Ayachi ?

Le roman revient sur les travailleurs marocains recrutés dans les mines du nord de la France dans les années 1970, leurs conditions de travail et leurs luttes pour leurs droits.

Quel livre Souleymane Bachir Diagne a-t-il consacré à ses souvenirs ?

Le fagot de ma mémoire, écrit pour l'essentiel pendant le confinement lié au Covid, où il évoque notamment sa mère et son désir d'aller à l'école.

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