- La Commission européenne a dévoilé un ambitieux paquet législatif destiné à renforcer la souveraineté technologique du continent.
- Cloud, intelligence artificielle, semi-conducteurs et open source sont au cœur d’une stratégie visant à réduire la dépendance de l’Union européenne aux acteurs américains et chinois et à bâtir un écosystème numérique plus autonome d’ici 2030.
Bruxelles lance son offensive pour la souveraineté numérique. Face à l’intensification de la concurrence technologique mondiale et aux tensions géopolitiques croissantes, la Commission européenne entend accélérer la construction d’une véritable autonomie numérique européenne. Présenté comme un pilier de la stratégie industrielle de l’Union, ce nouveau paquet vise à soutenir les technologies locales et à sécuriser les infrastructures critiques du continent.
« Nous vivons dans un monde où géopolitique et technologie sont indissociables. Ceux qui seront à l’avant-garde de l’innovation technologique façonneront l’avenir, et nous devons faire en sorte que l’Europe y joue un rôle de premier plan», a déclaré Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission européenne.
Le plan cible notamment les infrastructures cloud, les services d’intelligence artificielle, les technologies open source ainsi que la filière des semi-conducteurs, considérés comme des leviers stratégiques pour la compétitivité européenne.
Un marché européen dominé par les acteurs étrangers
L’Union européenne reste fortement dépendante des technologies développées hors de ses frontières. Dans le cloud, Amazon, Microsoft et Google contrôlent à eux seuls près de 80 % du marché européen, laissant une place marginale aux fournisseurs basés dans l’UE.
Cette dépendance s’étend à l’ensemble de l’économie numérique. Les services numériques européens restent largement tributaires des géants américains comme Google, Microsoft ou Apple, tandis que des groupes chinois tels qu’Alibaba ou ByteDance occupent également des positions stratégiques.
Dans son rapport sur la compétitivité européenne, Mario Draghi a souligné que l’essentiel de l’écart de croissance récent entre l’Union européenne et les États-Unis s’expliquait par les technologies numériques. L’ancien président du Conseil italien estime que l’intelligence artificielle représente sans doute la dernière grande opportunité pour l’Europe de revenir dans la course technologique mondiale.
Des marchés publics réservés aux solutions européennes les plus sensibles
L’une des mesures phares du texte concerne les services cloud. La Commission propose l’instauration de quatre niveaux de souveraineté numérique qui devront être pris en compte dans les marchés publics en fonction de la sensibilité des usages concernés.
Le niveau de protection le plus élevé concernera notamment la défense et la santé. Dans ces secteurs stratégiques, les entreprises non européennes pourraient être exclues de facto des appels d’offres publics afin de limiter les risques de dépendance critique.
Bruxelles veut notamment prévenir le scénario du « kill switch », c’est-à-dire la possibilité qu’un gouvernement étranger interrompe l’accès à des infrastructures essentielles comme des systèmes hospitaliers ou des équipements militaires.
« Bâtir une véritable souveraineté européenne en matière de cloud et d’IA aurait dû être fait depuis longtemps, et offrir à nos fournisseurs une place à part entière à la table dans les grands appels d’offres publics stratégiques va dans le bon sens», a souligné l’europdéputé allemand du PPE Axel Voss
L’Europe veut renforcer sa filière des semi-conducteurs
La Commission entend également accélérer le développement d’une industrie européenne des puces électroniques. Aujourd’hui, les composants les plus avancés sont conçus principalement aux États-Unis et fabriqués à Taïwan ou en Corée du Sud.
Plutôt que de soutenir uniquement l’offre, Bruxelles mise désormais sur la stimulation de la demande pour les puces européennes, avec l’espoir de favoriser l’émergence d’une production locale plus robuste.
Dans certains secteurs stratégiques, notamment l’automobile, les entreprises pourraient être encouragées à diversifier leurs fournisseurs afin de réduire leur exposition aux producteurs chinois accusés de pratiques de dumping et de surcapacités industrielles.
L’intelligence artificielle au cœur de la stratégie européenne
L’IA constitue le fil rouge de l’ensemble du dispositif. Les infrastructures cloud et les semi-conducteurs sont désormais considérés comme les fondations de la prochaine révolution numérique. Pourtant, le marché mondial de l’intelligence artificielle reste dominé par des acteurs américains et chinois tels qu’OpenAI, Anthropic ou DeepSeek.
Dans ce contexte, Bruxelles souhaite favoriser l’émergence de champions européens. Une préférence accordée aux solutions européennes dans certains contrats stratégiques, notamment de défense, pourrait bénéficier à Mistral AI, aujourd’hui l’un des rares acteurs européens capables de rivaliser sur les modèles d’IA avancés.
Mais l’Europe fait également face à un déficit d’infrastructures. Le développement des centres de données nécessaires à l’essor de l’IA est freiné par des procédures administratives longues, des coûts énergétiques élevés et un manque de foncier disponible.
« L’Europe ne peut pas se sortir de la dépendance technologique uniquement par la régulation. Elle doit développer ses propres capacités, surmonter les dépendances à sens unique et rétablir un véritable choix pour les entreprises comme pour les consommateurs », a affirmé l’eurodéputé Matthias Ecke (S&D).
Entre autonomie stratégique et coopération internationale
Malgré ses ambitions, l’Union européenne reconnaît qu’elle ne pourra pas se passer à court terme des technologies étrangères. Bruxelles prévoit ainsi de rejoindre l’initiative américaine Pax Silica visant à sécuriser les chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs, tout en continuant de dépendre des puces de Nvidia pour les applications d’IA les plus avancées.
L’Europe conserve néanmoins plusieurs atouts stratégiques. L’entreprise néerlandaise ASML dispose d’un quasi-monopole mondial sur certaines machines indispensables à la fabrication des puces les plus avancées.
Le paquet inclut également une stratégie de soutien aux technologies open source afin de favoriser l’innovation et de réduire la fragmentation du marché numérique européen.
L’objectif : des résultats visibles d’ici 2030
Au-delà des questions technologiques, Bruxelles cherche aussi à résoudre les obstacles structurels qui freinent l’émergence de géants européens du numérique. L’absence d’un véritable marché unique numérique et l’accès limité aux financements demeurent des handicaps régulièrement dénoncés par les start-up européennes.
La Commission espère répondre à ces défis à travers des initiatives comme « EU Inc. » et l’union des marchés de capitaux.
« L’objectif est d’obtenir des résultats visibles d’ici 2030. 80 % des technologies viennent de l’extérieur de l’Europe. Nous ne changerons pas cela du jour au lendemain », a conclu Henna Virkkunen.
