- La Fédération du commerce et de la distribution (FCD) monte au créneau contre le rapport de la commission d’enquête sénatoriale consacré aux marges dans la chaîne alimentaire.
- Alors que les sénateurs dénoncent des pratiques jugées préjudiciables aux producteurs et à l’industrie agroalimentaire, les enseignes de la grande distribution réfutent des conclusions qu’elles estiment biaisées et méthodologiquement contestables.
- La grande distribution dénonce un « réquisitoire sans nuance »
La polémique autour du rapport sénatorial sur les marges alimentaires continue de s’intensifier. Réunie le 3 juin lors d’une conférence de presse, la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) a exprimé sa « colère » face aux conclusions de la commission d’enquête du Sénat, présidée par la sénatrice centriste Anne-Catherine Loisier et rapportée par l’écologiste Antoinette Guhl.
L’organisation professionnelle estime que le document repose sur des « approximations problématiques », des « erreurs méthodologiques » et des « chiffres contredits par les faits ». Selon Judith Jiguet, déléguée générale de la FCD, les conclusions du rapport semblaient avoir été « écrites à l’avance », dénonçant un traitement qu’elle juge défavorable à l’ensemble du secteur et à ses 800.000 salariés.
Le débat autour des 40 % de la valeur alimentaire
Au cœur de la contestation figure l’un des principaux constats avancés par la commission d’enquête : sur 100 euros de dépenses alimentaires, près de 40 euros reviendraient à la distribution et aux services. Une affirmation régulièrement mise en avant par les sénateurs pour illustrer le déséquilibre de la répartition de la valeur dans la chaîne alimentaire.
La FCD rejette catégoriquement cette analyse. Dans un document de « décryptage », elle affirme que la distribution proprement dite ne représente en réalité que 9 % de la valeur créée. Selon la fédération, le chiffre de 40 % additionne indistinctement plusieurs activités – restauration, grossistes, services et commerce alimentaire – créant ainsi « un effet de masse trompeur ».
L’organisation pointe également des erreurs concernant les marges réalisées sur certains produits, notamment les œufs, ainsi qu’une confusion entre centrales d’achat et alliances commerciales, susceptible de laisser croire que l’ensemble des achats alimentaires serait contrôlé par seulement trois grandes structures.
Un rapport accusant la distribution de pratiques « prédatrices »
Publié le 22 mai après six mois d’investigations, le rapport sénatorial dresse un constat particulièrement sévère des relations commerciales au sein de la filière alimentaire. Les sénateurs y dénoncent des « pratiques prédatrices » susceptibles de fragiliser les agriculteurs, les producteurs et certaines entreprises industrielles françaises.
Parmi les pratiques mises en cause figurent notamment les diminutions brutales de commandes, les menaces de déréférencement et les rapports de force exercés lors des négociations commerciales annuelles. Certaines de ces pratiques ont déjà conduit les députés à introduire des amendements dans le projet de loi d’urgence agricole actuellement examiné au Parlement. Le texte prévoit notamment d’obliger les distributeurs à justifier par écrit certaines décisions commerciales et à renforcer les sanctions en cas d’abus.
Antoinette Guhl dénonce le lobbying des enseignes
Lors des questions au gouvernement au Sénat, la sénatrice écologiste Antoinette Guhl a vivement critiqué la stratégie de communication adoptée par plusieurs groupes de distribution depuis la publication du rapport. Selon elle, « le lobbying de la grande distribution bat son plein ».
La parlementaire a notamment visé les dirigeants de plusieurs enseignes, accusés de mener une campagne destinée à discréditer les travaux de la commission. « Le patron de Carrefour nous sort des chiffres d’il y a dix ans et égraine des affirmations mensongères. Le patron de Leclerc continue de faire son show sur les plateaux télévisés », a-t-elle déclaré devant la Haute Assemblée.
Antoinette Guhl a également réaffirmé que son rapport constituait « un rapport d’alerte » sur un système qu’elle estime défavorable aux producteurs et aux entreprises françaises, tout en dénonçant certaines centrales d’achat européennes accusées de contourner les règles françaises issues des lois Egalim.
Serge Papin appelle à refonder les négociations commerciales
Répondant aux critiques, le ministre du Commerce, Serge Papin, a rejeté toute accusation de partialité. « Je n’ai jamais dit que les sénatrices n’avaient pas joué le jeu », a-t-il assuré, rappelant son rôle historique dans l’élaboration des dispositifs Egalim.
Le ministre a toutefois reconnu les limites du système actuel. « Le modèle des négociations est arrivé à bout de souffle », a-t-il estimé, soulignant que le respect du droit demeurait une condition non négociable. Les conclusions du rapport ont été transmises à la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), chargée de procéder à des contrôles et vérifications.
Au-delà du débat sur les marges, Serge Papin plaide pour une réforme structurelle des relations commerciales dans l’agroalimentaire. Il propose la mise en place d’accords pluriannuels de cinq à sept ans afin de réduire les rapports de force annuels et d’offrir davantage de visibilité aux acteurs de la filière. Son objectif affiché : bâtir un système capable de renforcer la souveraineté alimentaire française tout en réconciliant producteurs, industriels et distributeurs.
